Un résumé de "Raspoutine" d’Andrei Amalrik
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Ce roman documentaire de l’historien et dissident soviétique Andreï Amalrik, achevé à la fin des années 1970, est une étude minutieuse du phénomène Grigori Raspoutine et de son influence sur l’effondrement de l’Empire russe. L’auteur s’éloigne de la figure mythifiée du «vieil homme» et propose une analyse rationnelle de la manière dont un paysan sibérien à peine alphabétisé est parvenu à soumettre la volonté des monarques et à discréditer le pouvoir d’État aux yeux de la société.
Le Vagabond Sibérien et les Salons de la Capitale
Le récit débute avec les origines de Grigori Efimovitch Novykh, natif du village de Pokrovskoïe, dans la province de Tobolsk. Amalrik explore les premières années du futur favori, soulignant son lien avec la secte Khlysty. Bien qu’aucune preuve légale directe de l’appartenance de Raspoutine à cette secte n’ait été trouvée, l’atmosphère même de ses réunions religieuses – des dévotions mêlant prière et extase sensuelle – portait indubitablement l’empreinte des pratiques sectaires. Le jeune Grigori parcourut de nombreux monastères, acquérant une expérience de la communication et une réputation de clairvoyant.
Au début du XXe siècle, Raspoutine fit son apparition à Saint-Pétersbourg. Son ascension fut facilitée par l’engouement pour l’orthodoxie populaire et le mysticisme qui régnait alors dans les salons de la haute société. Ses premiers protecteurs furent l’archimandrite Théophane, inspecteur de l’académie de théologie, et l’évêque Hermogène, qui voyaient en lui l’incarnation de la foi populaire vivante. Grâce aux «Monténégrines» – les grandes-duchesses Militsa et Anastasia Nikolaïevna – Raspoutine entra en contact avec la famille impériale. Sa première rencontre avec Nicolas II et Alexandra Feodorovna eut lieu durant la période troublée des troubles révolutionnaires de 1905, ce qui contribua à renforcer les liens psychologiques entre le tsar et l’«homme de Dieu».
La maladie royale et son mécanisme d’influence
Le facteur déterminant de l’ascension au pouvoir de Raspoutine est la maladie incurable du tsarévitch Alexis : l’hémophilie. Impuissants face aux crises hémorragiques, les médecins parviennent à soulager l’enfant, mais Raspoutine se révèle impuissant. Amalrik rejette les explications mystiques, suggérant que le « vieil homme » possédait le pouvoir de suggestion et était capable de calmer l’impératrice hystérique, dont la maladie fut transmise à son fils. Pour Alexandra Feodorovna, Raspoutine devient le seul sauveur de l’héritier, un « Ami » envoyé par Dieu lui-même.
Un cercle d’admirateurs se forma autour de la favorite, parmi lesquels Anna Vyrubova, la plus proche amie de l’impératrice, occupait une place de choix. C’est par son intermédiaire que se maintenait une communication constante entre «Papa et Maman» (comme Raspoutine appelait le couple impérial) et l’«aînée». L’appartement de Raspoutine, rue Gorokhovaya, devint un lieu de réception officieux où se décidaient le sort des pétitionnaires, les transactions commerciales et les questions de personnel.
Confrontation avec les autorités et l’Église
L’influence de Raspoutine suscite une vive opposition au sein de certains services de l’État et de la hiérarchie ecclésiastique. Piotr Stolypine, président du Conseil des ministres, tente d’expulser le « sage » de la capitale, rédigeant un long rapport sur sa conduite indécente. Cependant, Nicolas II ignore les faits, guidé par le principe : « Mieux vaut dix Raspoutines qu’une impératrice hystérique. » Les tentatives de l’évêque Hermogène et du hiéromoine Iliodor pour dénoncer leur ancien protégé se soldent par leur propre disgrâce et leur exil.
Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la situation s’aggrava. Raspoutine, qui s’était initialement opposé à l’entrée en guerre de la Russie (prédisant la chute de la dynastie), commença peu à peu à s’immiscer dans les nominations militaires et politiques. La fièvre de l’espionnage gagna du terrain dans la capitale ; des rumeurs circulaient selon lesquelles l’impératrice allemande et Raspoutine complotaient une paix séparée. Amalrik décrit en détail le « remaniement ministériel » – les fréquents changements de ministres, effectués selon les directives de Raspoutine. La nomination de personnalités telles que Boris Stürmer (Premier ministre) et Alexandre Protopopov (ministre de l’Intérieur) à des postes importants finit par discréditer le gouvernement.
CONSPIRATION
Fin 1916, l’idée d’éliminer Raspoutine s’était répandue parmi les représentants de diverses forces politiques. À la Douma d’État, le chef monarchiste Vladimir Pourichkevitch prononça un discours enflammé, qualifiant les événements de «force obscure» détruisant la Russie. Ce discours fut le catalyseur d’un complot.
Le prince Félix Youssoupov, héritier de la famille la plus riche de Russie, décide d’agir. Il voit dans l’assassinat de Raspoutine un moyen de sauver la monarchie d’un effondrement imminent et de laver l’honneur du tsar. Le grand-duc Dimitri Pavlovitch (cousin du tsar), le lieutenant Soukhotine et le docteur Lazovert se joignent à la conspiration. Le plan consiste à attirer Raspoutine au palais Youssoupov, sur les rives de la Moïka, sous prétexte de rencontrer sa belle épouse, Irina Alexandrovna, qui se trouvait alors en Crimée.
La nuit du meurtre
Les événements de la nuit du 17 décembre 1916 sont reconstitués par l’auteur à partir des souvenirs des meurtriers eux-mêmes, en relevant les contradictions dans leurs récits. Le sous-sol du palais donnant sur la Moïka est soigneusement aménagé pour ressembler à un salon. Des gâteaux et du vin empoisonnés au cyanure de potassium sont disposés sur la table.
Raspoutine arrive au palais vers minuit. Youssoupov, dissimulant sa nervosité, offre à son hôte des pâtisseries empoisonnées et du madère. À l’horreur du prince, le poison est sans effet. Raspoutine se plaint seulement d’un mal de gorge et demande à jouer de la guitare, puis réclame davantage de vin. Plusieurs heures d’attente insoutenable s’écoulent. À l’étage, dans le bureau, les conspirateurs restants sont nerveux.
Pris de panique, Youssoupov rejoint ses complices, prend le Browning de Dmitri Pavlovitch et retourne à la cave. Il tire sur Raspoutine en plein cœur. Le « vieux » s’effondre. Les conspirateurs le déclarent mort et s’apprêtent à emporter le corps. Mais alors que Youssoupov se penche sur la dépouille, Raspoutine ouvre soudain les yeux, se redresse d’un bond et, poussant un rugissement sauvage, se jette sur l’assassin, tentant de l’étrangler. Se dégageant, le prince s’enfuit à l’étage.
Blessé, Raspoutine s’échappe dans la cour par une porte latérale, criant qu’il révélera tout à l’impératrice. Pourichkevitch le poursuit et lui tire dessus alors qu’il fuit. Les deux premières balles manquent leur cible, la troisième l’atteint dans le dos et la quatrième à la tête. La victime s’effondre dans un banc de neige. Pourichkevitch lui donne un coup de pied à la tempe. Le corps est enveloppé dans une bâche, chargé dans une voiture et transporté jusqu’au pont Petrovski, où il est jeté dans un trou creusé dans la glace de la Nevka malaïe. Dans leur précipitation, les assassins oublient de lester ses pieds, et une de ses bottes de pluie reste prise dans la glace.
Enquête et dénouement
La disparition du « vieil homme » suscite immédiatement l’inquiétude à Tsarskoïe Selo. L’impératrice exige des mesures décisives. La police découvre rapidement des traces de sang dans la cour du palais Youssoupov et une galoche près d’un trou dans la glace. Deux jours plus tard, des plongeurs retrouvent le corps. L’autopsie révèle la présence d’eau dans les poumons, donnant naissance à la légende selon laquelle Raspoutine aurait survécu sous la glace, bien qu’une blessure mortelle à la tête aurait exclu cette possibilité.
Les funérailles ont lieu dans le parc de Tsarskoïe Selo, à l’emplacement de l’église Saint-Séraphim de Sarov, alors en construction. Seuls la famille impériale et les amis les plus proches sont présents. La nouvelle de la mort de Raspoutine est accueillie avec jubilation ; des bougies sont allumées dans les églises et les gens se félicitent dans les rues. Les assassins ne sont pas sévèrement punis : Dmitri Pavlovitch est envoyé en Perse et Youssoupov est exilé dans son domaine.
Cependant, la mort du favori ne sauve pas la dynastie. Au contraire, elle prive le couple impérial du «paratonnerre» auquel on imputait tous les malheurs. Deux mois et demi plus tard éclate la Révolution de février. Le Gouvernement provisoire ordonne l’exhumation du corps de Raspoutine. Le cercueil est exhumé, chargé sur un camion et transporté hors de la ville. Sur la route, dans la forêt, le corps est incinéré sur un bûcher de souches de pins.
Amalrik conclut son récit en suggérant que la destruction de Raspoutine n’était qu’un prélude à celle de la Russie elle-même, qu’il incarnait dans sa forme sombre et primordiale. Le feu consumant les restes du « diable sacré » devient le symbole de l’embrasement révolutionnaire à venir. « Le vent emporta la fumée vers le nord, en direction de Petrograd. »
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