L’influence de l’arabe sur les langues européennes
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Depuis plus de mille ans, l’arabe interagit avec les langues d’Europe par le biais de conquêtes, du commerce, de la religion et des échanges scientifiques. Son influence est particulièrement marquée au niveau du vocabulaire, notamment dans les langues romanes des péninsules Ibérique et italienne, mais on en trouve également des traces notables en anglais, en français, en allemand, en russe et dans d’autres langues européennes.
Les chercheurs estiment que l’espagnol moderne contient plus de deux mille mots d’origine arabe et environ trois mille dérivés, soit environ huit pour cent de son vocabulaire. Pour le portugais, ce chiffre est d’environ 400 à 600 emprunts, et pour le sicilien, d’environ huit cents mots. La proportion est plus faible en français, en anglais, en italien et dans d’autres langues, mais nombre de ces mots sont liés aux sciences, aux technologies, à la navigation et à la vie urbaine, ce qui les rend très visibles.
L’arabe a servi non seulement de source de vocabulaire, mais aussi de langue véhiculaire. Grâce à lui, des termes issus des traditions grecque, persane et indienne, remaniés dans le cadre de la culture scientifique arabe, ont atteint l’Europe. Ainsi, les termes « algèbre », « algorithme », « azimut », « zénith », « alcali » et « alcool » se sont imposés dans les langues européennes après la traduction, par des érudits latins, des œuvres d’al-Khwarizmi et d’autres.
Dans le même temps, la structure des langues européennes est restée pratiquement inchangée : l’influence a surtout touché le vocabulaire, et non la grammaire ou la syntaxe. C’est pourquoi on retrouve assez clairement des éléments arabes à travers différents domaines thématiques : terminologie scientifique, commerce, agriculture, vocabulaire courant et noms propres.
Voies historiques de contact entre les langues arabes et européennes
L’arabe comme langue de la religion, de la science et de l’administration
Suite à la diffusion de l’islam aux VIIe et VIIIe siècles, l’arabe devint la langue des textes sacrés, de l’administration et de l’écriture sur un vaste territoire s’étendant de l’Espagne à l’Asie centrale. Au début du Moyen Âge, des ouvrages de mathématiques, d’astronomie, de médecine, de philosophie, de géographie et d’autres sciences furent rédigés en arabe.
Dans le cadre du mouvement de traduction qui s’est développé à Bagdad et dans d’autres centres, des érudits ont systématiquement traduit des textes grecs, syriaques, persans et indiens en arabe. Ainsi, des dizaines de termes grecs et indiens se sont intégrés à la tradition savante arabe, acquérant des formes arabes spécifiques et parfois de nouvelles significations. C’est ce texte remanié qui, plus tard, a pénétré en Europe par l’intermédiaire du latin et des langues romanes.
L’arabe servait également de langue pour les affaires cléricales et juridiques dans les régions conquises, ce qui le rendit familier aux communautés chrétiennes et juives d’Espagne, de Sicile, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Nombre de membres de ces communautés étaient bilingues ; une partie du vocabulaire s’est intégrée à leurs dialectes romans et germaniques, puis aux langues européennes courantes.
L’Andalousie et la Sicile, ponts vers l’Europe latine
Dans la péninsule Ibérique, l’arabe s’implanta après la conquête de 711-718 et demeura la norme administrative et culturelle dans certaines régions jusqu’à la fin du XVe siècle. La présence arabe en Andalousie aurait duré environ huit siècles, ce qui explique la forte pénétration des arabismes dans les langues espagnole et portugaise.
Les chercheurs indiquent que les mots arabes et leurs dérivés représentent environ huit pour cent du vocabulaire espagnol ; il s’agit principalement de noms, tandis que les verbes et les catégories grammaticales fonctionnelles sont empruntés moins fréquemment. Cette strate comprend également de nombreux toponymes, par exemple des noms comportant l’élément « Guada- » (issu de l’arabe wādī, qui signifie « rivière, vallée ») et ceux commençant par « Al- ».
La Sicile fut sous domination musulmane pendant environ deux siècles, du IXe au XIe siècle. De ce fait, les dialectes siciliens contiennent environ huit cents emprunts à l’arabe, principalement liés à l’irrigation, à l’agriculture, à l’horticulture et à l’artisanat. Par le biais des dialectes siciliens et du sud de l’Italie, de nombreux mots ont intégré l’italien courant, puis d’autres langues européennes.
Les croisades, le commerce et la Méditerranée orientale
Les croisades et le développement du commerce méditerranéen ont ouvert une autre voie à la diffusion du vocabulaire arabe. Les républiques maritimes italiennes – Venise, Gênes et Pise – commerçaient activement avec les ports de la Méditerranée orientale et du monde arabe, achetant épices, tissus, métaux, sucre, papier et autres marchandises.
Les marchands et les intermédiaires utilisaient des termes arabes pour désigner les unités de mesure, les catégories de marchandises et les transactions financières. Une grande partie de ce vocabulaire très spécialisé s’est ensuite intégrée au langage commercial et juridique des villes italiennes, puis s’est répandue dans toute l’Europe grâce aux documents latins et aux traductions.
Outre le commerce, des contacts eurent lieu dans les domaines de la médecine et des affaires militaires. Les médecins chrétiens étudièrent auprès de leurs collègues arabes et iraniens et adoptèrent leur terminologie ; les militaires empruntèrent les noms d’armes, d’engins de siège et de navires.
Langues ibériques et patrimoine arabe
Espagnol
L’espagnol est considéré comme la langue européenne possédant le vocabulaire arabe le plus développé. Les estimations varient : certains auteurs avancent le chiffre de 2 000 à 3 000 mots d’origine arabe, tandis que d’autres en recensent 4 000, ce qui, avec les dérivés, représente environ 8 % du vocabulaire. Ces différences s’expliquent par les méthodes de calcul et les critères de classification des emprunts lexicaux.
La plupart des arabismes en espagnol sont des noms : noms d’entités économiques (acequia « canal d’irrigation », noria « roue à eau »), de cultures agricoles et de produits alimentaires (azúcar « sucre », arroz « riz », aceite « huile », aceituna « olive »), d’articles ménagers (almohada « oreiller », alfombra « tapis », taza « tasse »), ainsi que de fonctions administratives et juridiques (alcalde « maire, juge », alguacil « huissier »).
L’élément «al-», dérivé de l’article défini arabe, est clairement visible. Les hispanophones le perçoivent comme faisant partie du radical : « aldea » (« village »), « almacén » (« entrepôt »), « alcázar » (« forteresse »), « almohada », « alfombra », et bien d’autres. Les linguistes soulignent que tous les mots espagnols se terminant par « al- » ne sont pas d’origine arabe, mais cette séquence graphique est devenue, dans l’imaginaire collectif, une sorte de marqueur d’emprunts à l’arabe.
Une comparaison des doublets d’origine latine et arabe est intéressante. Dans certains cas, deux formes de sens proches coexistent : *aceituna* et *oliva* (olive), *alacrán* et *escorpión* (scorpion), *alcancía* et *hucha* (tirelire). Dans certains styles, la variante latine est fixée, dans d’autres, c’est l’arabe, ce qui permet de mettre en évidence la stratification sociale du vocabulaire.
La toponymie espagnole porte également de nombreuses traces d’influence arabe. Les recherches montrent que les noms d’Andalousie et du sud-est du pays, où les dynasties islamiques ont exercé le pouvoir le plus longtemps, sont particulièrement riches en arabismes. Des éléments tels que Guad-, Al- et Ben- témoignent d’une origine arabe (et parfois berbère).
portugais
Le portugais a subi une influence arabe moins importante que le castillan, mais son corpus d’emprunts reste conséquent. On estime à quatre à six cents le nombre de mots d’origine arabe recensés, diffusés principalement par contact avec les Maures du sud de la péninsule Ibérique.
Comme en espagnol, certains de ces mots contiennent des traces de l’article arabe : aldeia « village » (< aḍ‑ḍīʿa), alface « salade » (< al‑khass), arazém « entrepôt » (< al‑makhzan), azeite « huile d’olive » (< az‑zayt). Les linguistes estiment qu’il existe moins d’un millier de ces formes en portugais, mais elles sont assez courantes et font partie du vocabulaire de base.
Outre le vocabulaire commun, le portugais comprend des emprunts à l’arabe, notamment au vocabulaire nautique et militaire lié au commerce et aux voyages en mer. Certains de ces mots sont identiques à l’espagnol par leur forme et leur origine ; d’autres sont caractéristiques du portugais et de ses dialectes.
Catalan et valencien
Les dialectes catalans et surtout valencien ont été influencés par l’arabe durant la période d’Al-Andalus. Les recherches recensent des centaines d’emprunts lexicaux liés à l’irrigation, à l’agriculture et à la vie quotidienne : « séquia » (« canal d’irrigation »), « nòria » (« noria »), « magatzem » (« entrepôt »), « albergínia » (« aubergine »), « alfals » (« luzerne »), etc.
Les toponymes contenant les éléments Beni- et Bene-, signifiant «fils» et dérivés du mot arabe banī, présentent un intérêt particulier. Ces éléments sont souvent associés à une base romane et témoignent de la diversité du vocabulaire onomastique médiéval de la région.
Italie du Sud et Sicile
La langue sicilienne comme premier destinataire
De la conquête arabe de la Sicile au IXe siècle à la conquête normande au XIe siècle, l’arabe fut la langue principale de l’administration et de l’activité économique de l’île. Durant cette période, l’arabe sicilien se développa, comptant environ huit cents mots, dont une part importante est liée à l’agriculture, à l’irrigation, aux poids et mesures, et à l’organisation de la vie villageoise.
Exemples : gebbia «réservoir artificiel» (< gabiyya), saja «canal» (< saqiya), cafisu «mesure pour les liquides» (< qafīz), zibbibbu «variété de raisins» (< zabīb), ainsi que des mots désignant des positions et des rôles sociaux qui remontent à l’arabe raʾīs «tête, chef».
Ces emprunts sont souvent adaptés à la phonétique et à la morphologie siciliennes, mais conservent des racines reconnaissables et parfois le préfixe al-. Les arabismes siciliens sont également importants car certains d’entre eux sont ensuite entrés dans l’italien courant, voire le français et l’anglais, grâce aux échanges commerciaux et aux contacts culturels.
langue littéraire italienne
La langue italienne a hérité de nombreux mots d’origine arabe, provenant des dialectes siciliens et du sud de l’Italie. Par exemple, «magazzino» (entrepôt) est apparenté à l’arabe «makhāzin» (stockage), «tazza» (tasse, mug) est lié à l’arabe «tāsa», et le mot «meschino» (qui signifie «pauvre, misérable») remonte à l’arabe « miskīn».
Ces termes sont complétés par des terminologies scientifiques et techniques issues des traductions latines de traités arabes : algèbre, algorithme, zéro, cifra, azimut, etc. Ces mots présentent souvent une forme similaire à leurs équivalents français et anglais, témoignant de leur origine paneuropéenne.
Les Français entre l’Espagne et le Maghreb
Le français a intégré des éléments arabes de deux manières principales. La première consiste en des emprunts médiévaux, essentiellement scientifiques et commerciaux, provenant principalement de l’espagnol, de l’italien et du latin. La seconde est un apport plus tardif de mots issus des dialectes arabes d’Afrique du Nord, qui se sont profondément ancrés dans le langage courant et l’argot français.
La strate médiévale comprend des mots tels que alcool (< al-kuḥl), algèbre (< al-jabr), algorithme (du nom d’al-Khwarizmi), chiffre et zéro (via des formes latines issues de termes arabes de comptage), alchimie (< al-kīmiyāʾ), magasin («boutique, entrepôt») (< makhāzin), sucre (< sukkar) et tarif (< taʿrīf). Certains de ces mots sont entrés dans le français via l’espagnol et l’italien, ce qui transparaît clairement dans leur histoire.
La seconde voie est liée à l’histoire coloniale de l’Afrique du Nord et aux migrations de masse. En français familier, par exemple, des mots comme « kiffer » (« aimer », dérivé de l’arabe « kayf »), « kif-kif » (« la même chose »), « bled » (« patrie »), « flouze » (« argent ») et « baraka » (« chance ») sont devenus courants. Ces mots ont souvent une connotation familière et évaluative et servent d’indicateurs du contexte socioculturel du locuteur.
Arabismes dans les langues germaniques et slaves d’Europe
langue anglaise
L’anglais a emprunté moins de mots arabes que l’espagnol ou le français, mais nombre d’entre eux sont largement connus et font partie du vocabulaire courant. Ils sont le plus souvent arrivés par le biais du français, de l’espagnol ou de l’italien, et plus rarement par le latin ou le turc ottoman.
Le vocabulaire courant comprend des mots comme « sucre » (< sukkar), « coton » (< quṭn), « café » (< qahwa, via l’italien et le turc), « orange » (via l’arabe nāranj), « magazine » (< makhāzin, via l’italien et le français) et « canapé » (< ṣuffa). Nombre de ces mots désignent des biens qui étaient activement commercialisés sur les marchés européens au début du XXe siècle.
Le domaine scientifique et technique est représenté par des mots comme algèbre, algorithme, zéro, chiffre, azimut, zénith, alchimie, alcali, élixir, et bien d’autres, qui se sont imposés en anglais par le biais de formes latines et françaises issues de termes arabes. Point important pour les philologues, ces emprunts s’accompagnent souvent du transfert de concepts spécifiques développés au sein de la communauté scientifique arabo-islamique.
L’allemand et les autres langues germaniques
En allemand, en néerlandais et dans les langues scandinaves, les arabismes correspondent en grande partie au vocabulaire international paneuropéen. On y trouve notamment algebra, alkohol, ziffer, zirkon, azimut, magazin, zucker, kaffee, et d’autres formes issues du latin et des langues romanes.
Il est possible que certains termes aient pénétré les langues germaniques par le biais de la voie ottomane-turque, notamment dans les régions d’Europe orientale ayant connu une longue présence ottomane. Cependant, des analyses systématiques montrent que le noyau des emprunts arabes dans les langues germaniques est constitué de termes scientifiques et commerciaux internationaux communs à l’Europe.
Langues russes et d’Europe de l’Est
La langue russe a intégré les mots arabes principalement de manière indirecte, par le biais des langues turques, du persan, et également des langues d’Europe occidentale durant la période de modernisation. Les recherches sur l’histoire des emprunts arabes en russe mettent en lumière la complexité de ces chaînes : un même mot a pu arriver à différentes époques par différents canaux.
Par le biais des langues turques et du persan, le russe a acquis, par exemple, les mots caravane, sarai, arshin, shah et émir ; ces formes sont également courantes dans d’autres langues slaves et balkaniques influencées par l’Empire ottoman. Les termes scientifiques et techniques d’origine arabe sont également entrés dans le russe par l’intermédiaire des langues d’Europe occidentale, principalement l’allemand et le français : algèbre, algorithme, azimut, zénith, élixir, sirop, journal, magasin et tarif.
Une autre tendance notable est l’emprunt de mots arabes en azerbaïdjanais et dans d’autres langues turcophones de l’ex-URSS via le russe. On a constaté des cas où des mots d’origine arabe sont entrés en azerbaïdjanais à deux reprises : directement depuis l’arabe ou le persan, et secondairement par le biais du russe et des termes européens modernes. Cela démontre que le rôle du russe dans la région est, à bien des égards, analogue à celui du français ou de l’anglais dans d’autres parties du monde.
Les strates thématiques des emprunts arabes en Europe
Science, technologie et philosophie
L’un des domaines de l’influence arabe les plus documentés concerne la terminologie scientifique. Les recherches montrent que des dizaines, voire plus d’une centaine selon certaines estimations, de termes scientifiques fondamentaux dans les langues européennes dérivent de formes arabes ou ont subi une transformation arabe.
Ces mots incluent algèbre ) al-jabr), algorithme (d’al-Khwarizmi), zéro ) ṣifr), azimut ) as-sumūt), zénith (une corruption latine médiévale de l’arabe samt ar-ras), nadir ) naẓīr), alchimie ) al-kīmiyāʾ), élixir ) al-iksīr) et alcali ) al-qaly). Ces termes se sont imposés en latin aux XIIe et XIIIe siècles grâce aux traductions de traités arabes à Tolède, Salerne, Montpellier et dans d’autres centres intellectuels.
En astronomie et en astrologie, les noms arabes des étoiles et des constellations (Aldébaran, Bételgeuse, Alnaïr, etc.), ainsi que les termes relatifs à la description de la sphère céleste, se sont solidement établis. Le nombre exact de ces éléments varie selon les dictionnaires, mais leur liste est stable et bien documentée dans les sources historiques.
Médecine et pharmacologie
En médecine, le schéma d’emprunt est globalement similaire. Dès le XIIe siècle, des traductions latines des œuvres d’al-Razi (Rhazès), d’Ibn Sina (Avicenne), d’Ali ibn Abbas et d’autres auteurs circulèrent dans les universités européennes. Outre le contenu, de nombreux termes spécialisés relatifs aux maladies, aux médicaments, aux interventions et aux instruments furent transmis.
Parmi les exemples courants, citons le sirop (via le latin syrupus, lui-même issu de l’arabe sharāb), les noms de nombreuses formes et substances médicinales, ainsi que la terminologie chirurgicale et ophtalmologique. Certains de ces mots ont été ultérieurement remplacés par des formes néo-latines ou grecques, mais beaucoup ont subsisté dans les langues nationales comme éléments du jargon pharmaceutique et médical.
Commerce, transport maritime et vie urbaine
Le monde arabe jouait un rôle d’intermédiaire essentiel dans le commerce entre l’Orient et l’Europe, ce qui se reflète dans le vocabulaire associé au commerce, à la navigation et aux infrastructures urbaines. On y trouve notamment les noms de produits de base (sucre, café, coton, safran), de types de navires, de professions et d’instruments financiers.
Des mots comme tarif, douane (via le persan-arabe dīwān), magasin et arsenal (de dār aṣ‑ṣināʿa — « maison des métiers/chantier naval ») se sont répandus en français, puis dans d’autres langues européennes. On trouve des formes d’origine similaire en italien et en portugais, souvent consignées dans des documents commerciaux et des réglementations maritimes de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne.
Articles ménagers, nourriture et vêtements
L’influence arabe est particulièrement visible dans l’alimentation, l’habillement et les articles ménagers. Elle provient notamment d’Andalousie et de Sicile, ainsi que des routes commerciales reliant l’Europe au Moyen-Orient, à l’Inde et à l’Asie du Sud-Est.
On peut en trouver des exemples dans la plupart des grandes langues européennes : le sucre (espagnol azúcar, portugais açúcar, français sucre, anglais sugar), le café (italien caffè, français café, anglais coffee), le sirop, l’artichaut (via l’arabe al-ḫuršūf), l’abricot (via la forme arabe du latin tardif praecoquum), l’aubergine, le safran, le coton, l’orange, et tout un groupe de mots liés au tissage et à l’ameublement.
En espagnol et en portugais, nombre de ces termes désignent l’agriculture et la cuisine andalouses : arroz, aceite, aceituna, azafrán, alfombra, etc. Certains de ces mots sont arrivés ou se sont imposés plus tard en italien et en français, lorsque ces pays se sont impliqués dans le commerce avec l’Orient.
mécanismes de médiation arabes
Des termes grecs et indiens à la tradition scientifique arabe
De nombreux termes scientifiques européens perçus comme «arabes» s’inscrivent en réalité dans une chaîne plus longue : un terme ancien ou indien, une adaptation arabe et un équivalent latin ou roman. Dans ces cas-là, l’arabe désigne la langue dans laquelle le terme a subi une importante restructuration, a été conceptualisé dans le cadre d’une nouvelle théorie et a acquis une forme propice à sa diffusion.
C’est le cas du mot « algèbre » : le terme al-jabr figure dans le titre du traité d’al-Khwarizmi, qui s’inspire des mathématiques grecques et indiennes. La traduction latine a donné naissance à la forme « algèbre », qui s’est ensuite répandue dans les langues européennes. De même, le nom de l’auteur, sous sa forme latinisée « Algorismi », a donné naissance aux mots anglais et français « algorithme », et par là, à d’autres variantes.
La situation des chiffres et du concept de zéro est encore plus complexe : le système décimal trouve son origine dans la tradition indienne, mais les mathématiciens arabes et les textes arabes ont joué un rôle déterminant dans sa diffusion en Europe. Par conséquent, la terminologie utilisée pour compter et enregistrer les nombres en latin médiéval et dans les langues vernaculaires porte des traces de l’époque arabe, bien que sa source originelle soit indienne.
chaînes commerciales et articles du quotidien
Un autre type de médiation concernait la circulation des marchandises. Sucre, coton, agrumes, épices et certains types de tissus et de tapis étaient produits sur de vastes territoires s’étendant de l’Inde à l’Afrique du Nord. L’arabe, langue du commerce et de la navigation dans cette région, a accumulé et normalisé de nombreux noms locaux.
Lorsque ces marchandises arrivaient dans les ports européens, elles portaient des noms arabes ou arabisés déjà établis. Ces formes s’adaptèrent ensuite à la phonétique et à la morphologie de l’espagnol, de l’italien, du portugais, du français et d’autres langues. Dans certains cas, des mots issus de ces formes romanes passèrent en anglais et en allemand, et, par le biais des contacts coloniaux, dans des langues hors d’Europe.
Un exemple typique est le mot « café » : l’arabe original qahwa, via le turc kahve et l’italien caffè, s’est imposé dans la plupart des langues européennes et dans de nombreuses langues non européennes ; les formes anglaise et française dérivent de la tradition italienne et turque, tandis que le portugais est plus proche de la prononciation arabe et turque.
La médiation de l’arabe par le biais de langues tierces
Presque toutes les langues européennes présentent des exemples d’influences arabisantes qui ne sont pas apparues directement, mais par étapes successives. Pour l’espagnol, cette étape passe parfois par les dialectes berbères et le mozarabe ; pour le français et l’anglais, par l’espagnol et l’italien ; pour le russe, par l’allemand, le français ou le turc.
Par exemple, les mots français «magasin» et anglais «magazine» dérivent tous deux de l’arabe « makhāzin», mais leur évolution est en quelque sorte la suivante : arabe « makhzan » italien médiéval « magazzino » vieux français « magasin » anglais « magazine », dans un certain sens. Au fil du temps, non seulement la prononciation, mais aussi le sens ont évolué : de « entrepôt » à « magazine ».
Dans les langues slaves et romanes des Balkans (serbe, bosnien, bulgare, roumain), un nombre important de mots arabes ont été introduits via le turc ottoman. Les recherches montrent que le vocabulaire relatif à l’administration, aux affaires militaires, à l’habillement et à la vie quotidienne est souvent d’origine arabo-persane, mais suit structurellement des modèles turcs.
Grammaire, phonétique et limites de l’influence
Les linguistes constatent que, contrairement au vocabulaire, les systèmes grammaticaux des langues européennes n’ont pratiquement subi aucune influence arabe directe. Même en espagnol, qui contient la plus grande proportion de mots arabes, la structure de la conjugaison, de l’accord et de la construction des phrases reste romane, puisant ses racines dans le latin.
Néanmoins, certains signes d’interaction phonétique et morphologique ont été documentés. Par exemple, les langues de la péninsule Ibérique et de Sicile ont développé des sons et des combinaisons similaires à l’arabe, principalement dans les emprunts lexicaux : fricatives, coups de glotte et accentuations inhabituelles en latin classique. Nombre de ces caractéristiques se sont ensuite estompées, mais certaines ont subsisté dans les normes de prononciation régionales.
Une question intéressante est celle de la réinterprétation de l’article arabe «al-» par les langues européennes. Dans plusieurs cas, il s’est intégré au radical et a fini par être perçu comme une partie indissociable de la racine : almacén, alcalde, Algarve, Almería, Albufeira, etc. Parfois, cela a entraîné une troncature ou une réinterprétation secondaire ; lors d’emprunts à l’espagnol et au portugais dans d’autres langues, le « al- » initial pouvait être considéré comme un préfixe ou, au contraire, comme une partie intégrante du mot.
Recherche et évaluation quantitative des arabismes
Les descriptions modernes de l’influence arabe sur les langues européennes s’appuient sur plusieurs types de sources : dictionnaires étymologiques, dictionnaires spécialisés d’arabe et d’emprunts apparentés, corpus de textes et documents historiques sur les traductions et les contacts linguistiques. Pour l’espagnol, les principaux ouvrages de référence sont les dictionnaires étymologiques et les listes exhaustives d’arabismes, qui recensent plusieurs milliers de lexèmes.
Des monographies distinctes sont consacrées spécifiquement à l’arabe et aux emprunts apparentés dans les langues ibéro-romanes et le sicilien ; elles examinent les critères permettant de distinguer les arabismes directs, les formes dérivées d’intermédiaires berbères et mozarabes, et les emprunts modernes plus tardifs. Pour le français, des listes similaires montrent qu’un nombre important d’arabismes ont été introduits par l’intermédiaire de l’espagnol et de l’italien, tandis que les éléments maghrébins directs se rencontrent plus fréquemment dans l’argot et le langage familier.
Pour étudier le vocabulaire scientifique latin, un glossaire arabo-latin spécialisé a été créé. Il permet de retracer comment des mots arabes initialement obscurs ont été progressivement intégrés aux traités latins et sont devenus, au fil du temps, des termes courants indispensables aux dictionnaires latins. Des approches similaires sont appliquées aux textes latins britanniques médiévaux, afin d’analyser dans quelle mesure les mots arabes ont été adoptés par la tradition locale.
Concernant les langues slaves et turques d’Europe orientale, des études spécialisées retracent l’introduction d’éléments arabes via le turc ottoman, le persan et le russe. Ces études documentent à la fois les anciens termes religieux et administratifs et les nouveaux emprunts liés aux sciences et aux techniques aux XIXe et XXe siècles.
Dans la pratique, un linguiste analysant l’origine d’un mot dans une langue européenne compare généralement plusieurs éléments : la forme phonétique et morphologique, les premières occurrences documentées, les langues intermédiaires possibles et la présence de formes parallèles dans les régions voisines. Selon cette approche, l’arabe apparaît comme un maillon important, mais non unique, du vaste réseau de contacts entre le Moyen-Orient et l’Europe.
Couches sociales et statut stylistique des emprunts arabes
La répartition sociale des arabismes dans les langues européennes est inégale. Dans certains cas, ils appartiennent au vocabulaire courant neutre, dans d’autres, au jargon scientifique, et parfois ils se concentrent uniquement dans le jargon d’un groupe particulier. En espagnol et en portugais, une strate particulièrement importante de terminologie rurale et artisanale liée à l’irrigation, à l’agriculture et au jardinage est essentielle.
Dans les villes de la péninsule Ibérique, des mots arabes étaient utilisés dans les documents médiévaux pour décrire les impôts, les fonctions officielles et les procédures juridiques. Des termes officiels comme « alcalde » ou « alguacil » se rapportaient initialement aux sphères bureaucratiques et ont ensuite été adoptés comme éléments standards du vocabulaire d’État. Ces exemples illustrent comment les emprunts linguistiques évoluent des pratiques locales vers une norme nationale.
Les termes scientifiques arabes, empruntés au latin, occupent un registre soutenu. Des mots comme algèbre, azimut, zénith, élixir et alcali, présents dans les langues européennes, témoignent de leur appartenance à la tradition académique et figurent dans les manuels, les ouvrages de référence et les textes spécialisés. Moins fréquents dans le langage courant, ils sont néanmoins bien connus grâce aux cours scolaires et aux ouvrages de vulgarisation sur l’histoire des sciences.
Les emprunts à l’arabe occupent une place particulière dans le langage familier moderne du français, du néerlandais et de certains dialectes urbains allemands. On y observe une strate de mots d’origine nord-africaine, intégrés à l’argot de rue, aux conversations des jeunes et à la culture populaire urbaine. Ils soulignent le contexte socioculturel des locuteurs et sont souvent perçus comme des marqueurs d’un environnement migratoire.
Adaptation orthographique et phonétique des mots arabes
L’adoption de mots arabes dans les langues européennes a nécessité des adaptations complexes, tant au niveau phonétique qu’écrit. L’écriture arabe, basée sur les consonnes, utilise un alphabet différent et possède son propre système de phonèmes. Lors de l’intégration de ces mots dans l’alphabet latin, il a fallu trouver des équivalents approximatifs et parfois renoncer à la représentation de certains sons.
Ainsi, les consonnes gutturales et les sons emphatiques étaient souvent approximés ou totalement omis. En espagnol et en portugais, de nombreux mots arabes ont été remaniés selon des schémas phonétiques existants : la consonne initiale pouvait être adoucie et les voyelles aplaties sous l’influence des sons adjacents. L’italien et le français ont suivi une voie similaire, mais en s’appuyant sur leurs propres normes phonétiques.
L’article défini arabe «al-» est devenu un élément persistant, facilement reconnaissable à l’orthographe comme à la prononciation. Dans les langues romanes, il s’est pratiquement fondu avec la racine du mot emprunté : « almacén », « aldea », « albahaca », « Algarve ». Dans certains cas, une réinterprétation secondaire s’est produite : les locuteurs ont oublié le rôle initial de l’article et ont perçu l’ensemble comme une seule entité, ouvrant la voie à de nouveaux schémas de formation de mots.
Dans les langues où l’accentuation joue un rôle important, les emprunts se sont adaptés aux schémas accentuels locaux. Par exemple, en espagnol, l’accentuation des mots arabes suit souvent des règles générales, même si les mots arabes originaux pouvaient avoir des accentuations différentes. En sicilien, un certain nombre d’emprunts conservent des caractéristiques plus proches de leurs prototypes arabes présumés que des formes italiennes courantes.
Changements sémantiques et stratification des significations
Le passage à un nouveau système linguistique s’accompagnait presque toujours d’un changement de sens. Parfois, le nouveau sens ne s’écartait que légèrement du sens original ; par exemple, un terme pouvait se restreindre et désigner un objet plus précis. Dans d’autres cas, le sens divergeait radicalement de l’original, et le lien avec la source arabe n’apparaissait qu’aux spécialistes.
Un exemple typique est le mot « magazine ». En arabe, « makhzan » signifiait « dépôt » ; par le biais des formes italienne et française, le sens a d’abord évolué vers « entrepôt », puis vers « publication périodique » où textes et illustrations sont « stockés ». Cette réorientation métaphorique s’est imposée en anglais et dans plusieurs autres langues, dissociant la forme de son support matériel immédiat.
En espagnol et en portugais, de nombreux arabismes ont subi une spécialisation sémantique. Par exemple, certains termes agricoles se sont restreints à certaines zones dialectales ou n’ont été conservés que dans le langage professionnel des agriculteurs et des ingénieurs en irrigation. Dans le langage standard urbain, ces mots pouvaient céder la place à des expressions latines ou néo-latines qui paraissaient plus « savantes » ou « officielles ».
Il arrive que des emprunts arabes et des formes latines apparentées coexistent, formant des paires stylistiques. L’un s’impose dans le langage courant, l’autre dans le style littéraire ou formel. Ces paires permettent aux chercheurs de suivre l’évolution du prestige des différentes sources lexicales et leurs liens avec les groupes sociaux des locuteurs.
Toponymie et onomastique
Les toponymes des pays européens conservent des traces persistantes de la présence arabe. La péninsule Ibérique en offre un exemple éloquent : les noms de régions, de fleuves et de villes reflètent les composantes arabes et berbères de la population médiévale, influencées par les langues romanes. Des éléments tels que Guad- (de wādī), Al- et Ben- ont fait l’objet de nombreuses études et sont fréquemment abordés dans les ouvrages de géographie historique de l’Espagne et du Portugal.
La Sicile présente des phénomènes similaires. Les noms de villages et de vallées, les hydronymes et les microtoponymes témoignent des systèmes d’irrigation, des terrasses agricoles et des établissements de la période arabe. Ils mêlent racines arabes et éléments romans et grecs, ce qui rend leur étymologie définitive difficile et exige une analyse approfondie des sources écrites et des données dialectales.
Les prénoms d’origine arabe sont moins fréquents en Europe que les noms de lieux. Les documents latins du haut Moyen Âge mentionnent des noms chrétiens et juifs empruntés aux milieux musulmans, mais ceux-ci disparaissent ou deviennent des noms de famille. De nos jours, les noms arabes se sont diffusés par le biais des migrations et des échanges culturels internationaux, plutôt que par les voies médiévales.
Dans certaines régions d’Europe de l’Est, l’onomastique s’est enrichie d’éléments arabes supplémentaires avec l’expansion des communautés islamiques sous l’Empire ottoman. Le lien « racine arabe – forme turque – variante phonétique locale » y est particulièrement marqué, soulignant ainsi le rôle intermédiaire des langues tierces dans l’évolution des arabismes.
Arabismes et études de corpus
La linguistique de corpus moderne a offert de nouvelles méthodes pour évaluer la fréquence et la distribution des emprunts arabes. De vastes corpus d’espagnol, de français, d’anglais et d’autres langues permettent de déterminer la fréquence d’utilisation de certains mots arabes, les genres et registres dans lesquels ils apparaissent, et si leur fréquence tend à augmenter ou à diminuer.
Les chercheurs établissent des listes de fréquence en comparant les mots arabes à d’autres groupes d’emprunts lexicaux. Le corpus espagnol montre que certains termes agricoles typiques de l’Andalousie sont rarement rencontrés dans la presse nationale, tandis que des mots comme « azúcar » ou « aceite » sont largement présents dans tous les genres. Les termes scientifiques arabes sont rarement utilisés dans la prose populaire, mais se retrouvent régulièrement dans les textes pédagogiques et de vulgarisation scientifique.
Pour le français et l’anglais, les corpus révèlent une distribution hétérogène des emprunts maghrébins et moyen-orientaux dans le langage urbain. Des mots comme « kif », « bled » et « flouze » se rencontrent dans les dialogues, les fictions sur la vie des migrants et les transcriptions d’émissions, mais apparaissent rarement dans les documents officiels. Ceci souligne leur association avec des groupes sociaux et des styles de communication spécifiques.
Certaines études utilisent des modèles statistiques pour évaluer la rapidité d’adoption des nouveaux mots arabes dans les langues européennes et les facteurs qui y contribuent. Elles examinent la fréquence de leur apparition dans les médias, leur lien avec de nouvelles réalités (par exemple, la cuisine du Moyen-Orient) et leur association avec des sous-cultures spécifiques. Ces études montrent que, même au XXIe siècle, l’arabe continue d’enrichir le vocabulaire, bien que l’ampleur de ce phénomène soit incomparable à celle de l’époque andalouse et des croisades.
Comparaison de l’influence arabe avec d’autres sources d’emprunts
Pour évaluer correctement le rôle du facteur arabe, les linguistes le comparent au grec, au latin, aux langues germaniques et à d’autres sources d’emprunts. Dans la plupart des langues européennes, les éléments latins et grecs prédominent quantitativement dans le vocabulaire scientifique et technique, tandis que les éléments arabes occupent des niches plus restreintes. Néanmoins, dans plusieurs disciplines clés, les formes arabes se sont révélées stables et généralement acceptées.
En espagnol et en portugais, la concurrence entre les sources est particulièrement marquée : latin ancien, apports romans directs, germanismes, gallicismes et arabismes coexistent. Certaines études montrent que dans certains domaines sémantiques – par exemple, l’irrigation, les agrumes et la production sucrière – l’apport arabe est comparable, voire supérieur, à celui des autres langues donatrices.
En anglais comme en français, l’arabe est moins fréquent que le français (pour l’anglais) ou le latin (pour le français) parmi les emprunts lexicaux, mais il domine certains domaines spécifiques. On peut citer, par exemple, les noms d’étoiles, certains termes d’alchimie et de chimie ancienne, ainsi que des unités de vocabulaire liées au commerce et à la mer. L’existence de ces domaines témoigne des circuits historiques particuliers de diffusion des connaissances et des biens à travers le monde arabophone.
Les langues slaves d’Europe orientale présentent une structure complexe : leurs racines arabes y parviennent souvent via les langues turques, persanes et d’Europe occidentale. De ce fait, la relation entre la source et les langues réceptrices devient moins évidente, et les chercheurs sont amenés à prendre en compte l’histoire politique et culturelle de la région : les croisades, l’expansion ottomane dans les Balkans, les réformes de Pierre le Grand et les vagues d’européanisation successives.
Les centres de traduction et le rôle des intermédiaires
Les centres de traduction des XIIe et XIIIe siècles ont joué un rôle essentiel dans la diffusion des termes scientifiques arabes en Europe. Le plus célèbre était Tolède, où chrétiens, musulmans et juifs collaboraient. Des équipes bilingues et trilingues s’y formaient : un membre lisait le texte arabe original, un autre le traduisait dans une langue romane et un troisième le reformulait selon les normes scientifiques latines.
Une pratique similaire est attestée à Salerne, Montpellier et Palerme. Les manuscrits conservés indiquent que les traducteurs ne se contentaient pas de rendre le texte, mais établissaient également des glossaires où la forme arabe figurait en regard du mot latin. C’est dans ces glossaires que l’on trouve fréquemment des formes primitives de futurs termes européens — algèbre, azimut, nadir, etc. — déjà partiellement adaptées à l’alphabet latin.
Les traducteurs conservaient souvent le mot arabe faute d’équivalent latin exact. Avec le temps, ces emprunts « temporaires » cessèrent de paraître exotiques et s’intégrèrent au vocabulaire courant des personnes instruites. Ainsi, un terme rare et spécialisé devint un terme international d’usage courant, familier aux écoliers et aux étudiants du monde entier.
Arabe, latin et systèmes terminologiques concurrents
Les historiens des sciences soulignent la concurrence entre les systèmes terminologiques. À la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge, le grec, puis le latin, ont joué un rôle prépondérant dans le domaine scientifique. Avec l’essor des études arabes, un nouveau système de concepts complexe a émergé, s’appuyant en partie sur des sources grecques, mais réinterprété dans le cadre de la tradition intellectuelle islamique.
Lorsque les érudits européens se sont familiarisés avec les traités arabes, ils ont simultanément rencontré des concepts grecs dans les traductions arabes et des développements originaux d’auteurs de Bagdad, de Cordoue et de Damas. Les traducteurs latins ont dû choisir entre rétablir les formes grecques littérales des termes, adopter des équivalents latins ou consolider les variantes arabes. Les décisions qui en ont résulté ont largement déterminé quels mots ont intégré les langues européennes.
Les mots arabes lauréats de ce concours offraient généralement une combinaison réussie de simplicité phonétique et de richesse sémantique. Des termes comme algèbre, zéro, azimut et nadir se sont avérés pratiques à l’oral comme à l’écrit et ne disposaient pas d’équivalents latins aussi évidents et pertinents. De ce fait, ils se sont imposés dans le vocabulaire scientifique international et sont aujourd’hui considérés comme faisant partie intégrante de la terminologie européenne.
Contacts migratoires modernes et une nouvelle strate d’arabismes
L’histoire récente a introduit de nouveaux mécanismes d’emprunt linguistique. Les migrations massives des pays arabophones vers l’Europe et la croissance des diasporas dans les villes de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne et de Scandinavie ont entraîné une intensification des contacts entre les locuteurs d’arabe et de langues européennes. Ce phénomène se manifeste principalement dans le langage courant et en ligne.
En français, on a déjà constaté l’apparition de mots d’origine arabe chez les jeunes ; ils proviennent principalement des dialectes nord-africains. Ces dernières décennies, des phénomènes similaires ont été observés dans les dialectes de rue des Pays-Bas et d’Allemagne, où certains mots arabes et turco-arabes se sont imposés comme éléments de l’argot propre au milieu urbain multilingue.
Les chercheurs soulignent que cette strate moderne se limite généralement à des groupes sociaux spécifiques et ne se conforme pas toujours à une norme codifiée. Toutefois, les études de corpus et l’analyse de textes médiatiques montrent que certaines unités franchissent progressivement le seuil d’une reconnaissance généralisée, notamment lorsqu’elles sont associées à la musique populaire, à la cuisine ou à l’imagerie médiatique.
Méthodes d’identification et de classification des arabismes
La classification des éléments arabes dans les langues européennes exige la combinaison de plusieurs approches. L’approche étymologique – qui analyse la forme phonétique, la morphologie et les documents historiques – permet de retracer les origines d’un mot et les étapes de son évolution. Il est également important d’envisager d’autres hypothèses : un mot peut parfois être rattaché non seulement à l’arabe, mais aussi au persan ou à l’indienne, l’arabe ne servant alors que de lien intermédiaire.
La seconde approche est sociolinguistique. Elle examine les groupes sociaux et les genres dans lesquels les mots arabes sont utilisés, et la manière dont ils sont perçus par les locuteurs : comme neutres, littéraires, familiers ou argotiques. Cette analyse est particulièrement utile pour les emprunts récents relevés dans les médias et les communications en ligne, où le statut d’un mot peut évoluer rapidement.
Le troisième domaine concerne les statistiques de corpus : les données de fréquence permettent de distinguer les éléments lexicaux actifs des vestiges rares. La comparaison des corpus dialectaux avec les corpus nationaux donne une idée des mots arabes qui n’ont survécu que dans le parler régional. Ceci est particulièrement important pour l’espagnol et le portugais, car de nombreux emprunts sont étroitement liés à l’Andalousie et aux régions du sud.
Enfin, pour les termes scientifiques, on recourt à l’histoire des disciplines : on consulte les premiers traités, les traductions, les manuels et les décisions des académies et des universités. Cela permet de déterminer la période d’établissement d’un terme, les alternatives envisagées et les arguments avancés en faveur d’une forme particulière. De telles études sont déjà bien avancées dans le domaine de la terminologie mathématique et médicale.
Débats sur l’étendue de l’influence arabe
Malgré l’abondance de sources factuelles, l’estimation de l’influence arabe reste un sujet de débat parmi les chercheurs. Pour l’espagnol, les chiffres avancés varient – de plusieurs milliers à quatre mille arabismes – et le pourcentage fluctue selon que l’on prenne en compte ou non les dérivés et les variations dialectales. Pour le portugais et le sicilien, les estimations varient également considérablement.
Il existe également des tendances d’interprétation opposées. Certains auteurs s’attachent à souligner la composante arabe, y voyant un signe d’intenses contacts culturels, tandis que d’autres, plus prudents, préfèrent considérer les éléments arabes au même titre que les emprunts à d’autres langues. Ces différences reposent souvent sur des objectifs de recherche distincts, allant de la description de l’histoire d’une région particulière aux caractéristiques générales du système lexical.
Les chaînes d’emprunts à plusieurs étapes complexifient encore la situation. Lorsqu’un mot arrive, par exemple, en russe via l’allemand, puis via le français et l’italien, il n’est pas toujours évident de savoir s’il convient de le qualifier d’«arabisme» si l’étape arabe est ancienne. Dans ce cas, les chercheurs retracent généralement l’intégralité du parcours, en relevant tous les points intermédiaires.
Le rôle de l’influence arabe dans l’histoire linguistique européenne
Les observations des linguistes et des historiens des sciences montrent que l’arabe est devenu l’un des intermédiaires les plus importants entre les cultures classique, moyen-orientale et européenne. Par son intermédiaire, non seulement des mots isolés, mais aussi des pans entiers de concepts liés aux mathématiques, à l’astronomie, à la médecine, à la géographie et à la philosophie ont été diffusés en Europe.
Le vocabulaire d’origine arabe dans les langues européennes forme une strate complexe et hétérogène. Il s’agit parfois de noms courants de produits et d’objets du quotidien, profondément ancrés dans le langage familier. Il s’agit aussi, dans d’autres cas, de termes hautement spécialisés, indispensables à la compréhension du langage scientifique moderne. Cette combinaison de strates profane et scientifique fait des éléments arabes une source précieuse pour étudier comment la langue conserve les traces des contacts historiques et des échanges scientifiques.
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