Facteurs socioculturels influençant la préservation des langues
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En linguistique moderne, le maintien d’une langue désigne son usage continu au sein d’une communauté : elle est transmise aux enfants, demeure un moyen de communication essentiel dans des domaines clés de la vie et est soutenue par des institutions. Il s’oppose au déclin linguistique, où les locuteurs adoptent progressivement une autre langue, plus prestigieuse ou plus pratique, et où la langue maternelle est supplantée.
Pour évaluer la vitalité d’une langue, on se réfère souvent au document de l’UNESCO intitulé « Vitalité et dangerosité des langues ». Ce document propose neuf facteurs reflétant le degré de menace pesant sur la survie d’une langue. Parmi ces facteurs figurent la transmission intergénérationnelle, la proportion de locuteurs au sein d’un groupe, les aires d’utilisation, l’impact des nouveaux médias et la disponibilité de ressources pédagogiques. La plupart de ces critères relèvent davantage des conditions socioculturelles que de la structure interne de la langue.
Les travaux de J. Fishman sur le changement linguistique et l’échelle de désintégration intergénérationnelle graduée (GIDS) soulignent que le maintien de l’usage d’une langue au sein de la famille et de la communauté est un indicateur crucial de sa viabilité. Si les parents cessent de parler la langue ancestrale à leurs enfants, même un statut social élevé à l’école ou dans les médias ne compense plus cette perte. Cette importance accordée aux pratiques et institutions sociales place l’analyse socioculturelle au cœur de la question de la préservation des langues.
Les évaluations mondiales des risques montrent que des milliers de langues sont menacées d’extinction, notamment dans les régions tropicales et arctiques, où elles ont une aire de répartition restreinte et de petites communautés de locuteurs. Dans ces environnements, les attitudes sociales, les migrations, l’éducation, les pressions économiques et l’identité culturelle ont souvent plus d’importance que le nombre de locuteurs en soi.
Modèles théoriques de résilience et facteurs socioculturels
Le document de l’UNESCO identifie neuf facteurs clés, parmi lesquels la transmission intergénérationnelle, le nombre absolu de locuteurs, la proportion de locuteurs appartenant à un groupe ethnique ou régional, la stabilité des sphères d’utilisation, la capacité de la langue à s’adapter à de nouveaux domaines et médias, la disponibilité de ressources pédagogiques et l’alphabétisation, ainsi que les politiques publiques et l’opinion publique. Ensemble, ces facteurs dressent un tableau où les pratiques sociales et les normes culturelles définissent les limites du comportement linguistique.
Dans GIDS, Fishman propose une échelle allant des langues stables, intégralement transmises aux enfants, aux langues n’existant plus que sous forme de fragments symboliques et de documents. Aux niveaux inférieurs de l’échelle, l’accent est mis sur la famille, la communauté locale et l’éducation de base ; aux niveaux supérieurs, l’importance des médias, des écoles, de l’administration et de l’enseignement supérieur croît significativement. Les facteurs socioculturels sont présents à tous les niveaux de cette échelle.
La théorie de la viabilité ethnolinguistique (Giles, Bourhis, Taylor) identifie trois composantes : le statut de la langue, la démographie et les institutions de soutien. Le statut renvoie au prestige dont bénéficie la langue auprès des locuteurs et de la majorité, et à son lien avec les opportunités économiques, l’éducation et les technologies modernes. La composante démographique inclut la densité de population, la proportion de mariages mixtes et les migrations. La composante institutionnelle englobe les écoles, l’administration, les organisations religieuses et les médias. Ces trois composantes sont de nature sociale.
Dans les études modernes sur la vitalité des langues locales, ces modèles sont souvent combinés. Par exemple, lors de l’analyse du cantonais à Ipoh, en Malaisie, l’échelle de l’UNESCO a été utilisée ; la langue a été classée comme « en danger », malgré la persistance de la transmission intergénérationnelle, mais alors que ses sphères d’utilisation se réduisent et que la pression du malais, de l’anglais et du mandarin s’accroît. De tels exemples démontrent que les facteurs déterminants de la préservation ou de la disparition d’une langue sont façonnés par l’environnement social.
Transmission familiale et intergénérationnelle
La transmission intergénérationnelle au sein de la famille est un facteur socioculturel central, présent dans tous les modèles de résilience. Si un enfant entend la langue à la maison dès son plus jeune âge et l’utilise pour communiquer avec ses parents et ses aînés, ses chances de la conserver augmentent considérablement. Lorsque les parents adoptent consciemment la langue dominante, ce cycle est interrompu, même avec un enseignement formel.
Les recherches modernes sur les politiques linguistiques familiales soulignent que les décisions relatives à la langue de communication au sein d’une famille dépendent des valeurs, des aspirations pour l’avenir des enfants, des expériences de discrimination et de l’idéal de réussite. Au Pakistan, les familles qui parlent leur langue d’origine à la maison sont souvent confrontées à la croyance que l’adoption de la langue officielle ou de l’anglais accélérera la mobilité sociale, ce qui diminue leur motivation à transmettre leur langue ancestrale à leurs enfants.
Une étude menée auprès de la diaspora hongroise en Israël a démontré que le maintien d’une maîtrise stable de sa langue d’origine repose sur la combinaison de trois facteurs : un usage régulier en famille, des liens intergénérationnels forts et des considérations pragmatiques, comme le désir de conserver le contact avec ses proches restés au pays. Si l’un de ces facteurs est compromis, même une attitude positive envers la langue ne se traduit pas toujours par une pratique quotidienne.
Pratique de la langue maternelle
Les pratiques linguistiques familiales englobent le choix de la langue de communication entre parents, avec les enfants et entre frères et sœurs, ainsi que la langue des histoires, des chansons et des jeux. L’UNESCO souligne qu’une langue ne peut être considérée comme viable que lorsque les enfants l’acquièrent comme langue maternelle, et non pas seulement comme matière scolaire. Si les enfants comprennent le langage de leurs aînés mais répondent dans une autre langue, la transmission intergénérationnelle est déjà compromise.
Des études sur les langues de l’Inde et du Népal montrent que l’exode rural modifie souvent les pratiques linguistiques familiales : les parents adoptent la langue d’enseignement ou la langue véhiculaire urbaine pour faciliter l’adaptation de leurs enfants, tandis que la langue du village se limite aux conversations avec les grands-parents. Il en résulte un savoir passif qui se développe sans maîtrise active, et qui, à la génération suivante, se transforme en ignorance totale.
Les données provenant de l’enclave de Mandar, dans le sud de Sulawesi en Indonésie, offrent un contraste intéressant. Dans cette région, la transmission intergénérationnelle demeure importante : les enfants continuent de parler mandarin à la maison et la langue reste un moyen de communication naturel au quotidien, et pas seulement dans le folklore. Cependant, les ressources scolaires et les médias sont peu représentés, ce qui montre que de solides pratiques familiales peuvent compenser en partie le manque de soutien institutionnel.
Aspects émotionnels et d’identification
Les familles transmettent la langue non seulement par le choix du code linguistique, mais aussi par la charge émotionnelle de la communication. Les études sur le développement du langage familial soulignent que des relations chaleureuses, des rituels partagés et l’utilisation de la langue ancestrale dans le jeu et les interactions affectueuses renforcent les associations positives avec cette langue chez l’enfant. Le langage est alors perçu non comme une matière scolaire, mais comme un vecteur d’intimité et de sécurité.
Plusieurs études ont montré que certains parents évitent parfois consciemment leur langue d’origine s’ils l’associent à la stigmatisation sociale, à la pauvreté ou à la discrimination vécues durant l’enfance. Ils choisissent alors la langue dominante pour protéger leurs enfants de ces expériences. Ce choix est de nature socioculturelle : il est lié à une expérience collective et à des idéaux de réussite, plutôt qu’à des caractéristiques linguistiques.
Au sein des communautés de la diaspora, la dimension émotionnelle est souvent étroitement liée au maintien des liens avec la région d’origine. Par exemple, des études menées auprès de familles pakistanaises montrent que les conversations téléphoniques ou en ligne avec les proches dans la langue ancestrale et la participation aux fêtes familiales où cette langue est utilisée renforcent le sentiment d’appartenance des enfants et entretiennent leur intérêt pour la langue. Dans ces situations, la langue permet à la génération migrante de s’intégrer à un cercle culturel plus large.
Attitudes sociales, prestige et identité linguistique
Le prestige d’une langue et les attitudes collectives de ses locuteurs constituent un autre facteur socioculturel majeur. Un document de l’UNESCO souligne que les attitudes négatives intériorisées envers sa propre langue, façonnées par des pressions extérieures, conduisent souvent à un refus de la transmettre aux enfants. Les locuteurs peuvent percevoir leur langue comme un frein à leur carrière, un signe de marginalité ou une manifestation de leur « nationalisme ».
Les recherches sur le passage du punjabi à l’ourdou et à l’anglais au Pakistan montrent que le faible prestige associé à cette langue, la honte linguistique, le manque de ressources techniques (comme les interfaces et applications en punjabi) et l’absence de soutien institutionnel incitent les jeunes à choisir d’autres langues. Bien que le punjabi soit largement parlé oralement, il est moins associé aux technologies modernes et à l’éducation.
À l’inverse, des études sur le mandarin en Indonésie et le dialecte dapeng en Chine mettent en évidence une forte fierté ethnolinguistique comme facteur de résilience. Les locuteurs valorisent leur langue comme symbole d’appartenance à la communauté locale et l’utilisent activement au quotidien, même face à la pression exercée par la norme nationale et la langue véhiculaire régionale. Cette attitude positive favorise la volonté d’investir dans la préservation de la langue.
Une étude sur la langue meänkieli, en Suède du Nord, montre que les motivations des défenseurs de la revitalisation linguistique sont liées non seulement à la mémoire culturelle, mais aussi à l’éducation, aux droits des minorités et à l’autonomie locale. L’identité linguistique s’entremêle aux identités politiques et régionales, et le soutien à la langue devient un moyen de renforcer les droits civiques de ses locuteurs. Cet exemple illustre comment les facteurs socioculturels dépassent le seul cadre linguistique.
Paramètres démographiques et spatiaux
La démographie et la géographie constituent le contexte dans lequel s’inscrivent d’autres facteurs. L’UNESCO et des études ultérieures soulignent l’importance du nombre absolu de locuteurs, de la densité de population, de la proportion de locuteurs au sein d’un groupe et des schémas migratoires. Les communautés petites et fragmentées sont plus vulnérables aux épidémies, aux conflits et aux crises économiques.
Une analyse mondiale des facteurs de risque d’extinction des langues montre que les langues peu parlées et à aire de répartition géographique limitée sont plus susceptibles de connaître un déclin rapide de leur nombre de locuteurs, notamment dans les régions tropicales et arctiques. Dans ces régions, la pression exercée par l’école publique, l’urbanisation et les migrations vers les centres économiques transforment rapidement le paysage linguistique, et les villages compacts se muent en diasporas urbaines.
L’émigration vers les villes et à l’étranger a un double effet. D’une part, s’installer en milieu urbain conduit souvent à un usage accru de la langue dominante pour les études et le travail. D’autre part, le contact avec une diaspora active et les écoles, centres culturels et organisations religieuses qu’elle a créés peut soutenir la langue ancestrale. Le résultat dépend de la formation d’un réseau local où la langue demeure un moyen de communication pratique.
Une étude sur la vitalité linguistique dans la région brésilienne de la Serra da Lua montre que, dans un environnement multilingue où le macuxi, le wapicana et l’anglais sont parlés, différents groupes présentent des degrés variables de transition vers la langue dominante. Lorsque la communauté ethnique est compacte et en contact avec ses terres ancestrales, la préservation de la langue est plus vigoureuse que dans les agglomérations plus dispersées, mais proches des centres urbains.
Politique linguistique en matière d’éducation et d’école
L’école est l’un des facteurs institutionnels les plus importants qui influencent la préservation ou la disparition d’une langue. Dans de nombreux pays, le passage à une langue d’enseignement nationale ou internationale à l’école primaire a incité parents et enfants à abandonner leurs langues locales dès la première génération. La langue d’enseignement confère un certain prestige et détermine la langue dans laquelle un enfant acquiert les connaissances fondamentales.
Une étude menée auprès de jeunes de Malang, en Indonésie, sur la variante Krama Madya du javanais, révèle que la prédominance de l’indonésien et des langues étrangères dans les établissements scolaires freine la transmission intergénérationnelle des registres de politesse de la langue maternelle. Les jeunes utilisent de plus en plus l’indonésien, même lorsqu’ils s’adressent à des personnes âgées, et le manque de ressources pédagogiques et de compétences en lecture et en écriture en javanais nuit à leur motivation.
En revanche, les programmes bilingues et d’immersion démontrent que l’intégration d’une langue patrimoniale dans le système scolaire peut modifier le parcours d’apprentissage. En Nouvelle-Zélande, le réseau Kōhanga Reo, qui regroupe des écoles maternelles et des écoles d’immersion en langue maorie, mise sur l’immersion totale des enfants dans la langue dès la maternelle, renforçant ainsi leurs compétences linguistiques et les reliant à l’éducation moderne. Cette expérience est largement étudiée comme modèle pour d’autres peuples autochtones.
Au Pays de Galles, le développement de la langue galloise est étroitement lié à l’expansion de l’enseignement en gallois, à l’apprentissage obligatoire du gallois à l’école et à la stratégie gouvernementale à long terme, Cymraeg 2050. Les recherches sur l’enseignement supérieur démontrent également la contribution des universités au maintien de la langue galloise par le biais de l’enseignement en gallois et de la formation des enseignants. Dans ce contexte, la politique institutionnelle se conjugue à l’initiative communautaire.
Les recherches sur les écoles d’immersion en langue hawaïenne mettent en évidence une dynamique similaire. Après l’interdiction du hawaïen comme langue d’enseignement à la fin du XIXe siècle, le nombre d’enfants parlant couramment cette langue avait fortement diminué dans les années 1980. La création de programmes d’immersion préscolaire et scolaire a entraîné une augmentation des inscriptions et un usage accru de la langue à la maison, même si celle-ci demeure considérée comme vulnérable.
Médias, technologies numériques et nouvelles sphères de consommation
L’UNESCO identifie un facteur distinct, la « réponse aux nouveaux espaces et médias » : une langue est évaluée en fonction de sa présence sur Internet, les plateformes sociales, les interfaces informatiques et les genres contemporains de la culture populaire. Si une langue se cantonne à la communication domestique et rituelle et est absente des nouveaux espaces, elle perd progressivement de son importance pour les jeunes.
Une étude sur la langue mandarine dans le sud de Sulawesi révèle de faibles résultats sur ce critère : les ressources pédagogiques et numériques en mandarin sont quasi inexistantes, et la prédominance de l’indonésien et du mandarin à la télévision, à la radio et sur les médias en ligne limite la demande des consommateurs. Cependant, la langue reste largement utilisée au quotidien, hors ligne.
Les études sur les dialectes chinois minoritaires montrent également que leur usage communautaire soutenu ne s’accompagne pas toujours d’une forte présence dans les technologies et les médias. Cependant, avec le développement des infrastructures numériques, le manque d’interfaces, de polices de caractères, de dispositions de clavier et de corpus textuels devient un obstacle majeur pour les jeunes locuteurs.
Un axe de recherche spécifique concerne le développement de technologies linguistiques pour les langues sous-financées. Les auteurs soulignent que la pénurie de corpus, de dictionnaires et de métadonnées est souvent due au manque d’accès des communautés aux ressources techniques ou à des projets qui prennent en compte leurs intérêts. Le développement de systèmes de reconnaissance vocale, de synthèse et de traduction automatique pour les langues minoritaires requiert la participation de la communauté afin d’éviter que ses propres objectifs ne soient compromis par des objectifs extérieurs.
L’adaptation des questionnaires de viabilité aux langues des signes est un sujet de plus en plus important. Les recherches évaluant la viabilité des langues des signes montrent que les médias et les nouvelles technologies ont un impact considérable sur l’accessibilité de l’information pour les personnes sourdes : l’éducation, les services publics et les contenus en ligne ne sont souvent disponibles que dans la langue parlée dominante. Le développement de plateformes vidéo et de sous-titres peut changer la donne, mais nécessite un soutien institutionnel.
Religion, rituels et pratiques culturelles
Les pratiques religieuses et rituelles constituent souvent le dernier refuge d’une langue. Dans certaines régions, les langues locales continuent d’être utilisées lors de rituels, de chants et de spectacles folkloriques, même lorsque la communication quotidienne a basculé vers un autre code. L’UNESCO souligne que la présence durable d’une langue dans des domaines culturels importants contribue à préserver sa valeur aux yeux de ses locuteurs.
L’expérience de certaines langues régionales européennes montre que les offices religieux, les représentations théâtrales et les festivals folkloriques favorisent l’usage public de la langue et stimulent la formation de nouveaux locuteurs à la pratique orale. Cependant, sans usage quotidien, un tel soutien conduit rarement à la reprise de la transmission intergénérationnelle.
À Meänkieli, en Suède, la langue est intimement liée à l’histoire locale et à des formes spécifiques de culture quotidienne. Les défenseurs de la langue s’appuient sur les rituels locaux, les rassemblements, les lectures collectives et les discussions où la langue est vécue naturellement, et non comme un simple élément d’un spectacle folklorique. Il s’agit d’une stratégie socioculturelle visant à intégrer la langue à la vie de tous les jours.
Les recherches sur le lien entre langue et culture dans la tradition māori soulignent que langue et pratiques culturelles se soutiennent mutuellement : parler māori est indissociable de la participation aux rituels, de la vie sur le marae et de la responsabilité collective du whānau. Dans ce contexte, la préservation de la langue est perçue comme faisant partie intégrante d’une pratique plus large visant à maintenir un mode de vie communautaire.
Conditions socio-économiques et langue
Les facteurs économiques constituent souvent le contexte dans lequel s’inscrivent les décisions linguistiques. Les recherches sur le passage du pendjabi à l’ourdou et à l’anglais au Pakistan montrent que la langue majoritaire est associée à l’avancement professionnel, à l’accès aux technologies modernes et à l’enseignement supérieur. La langue patrimoniale, quant à elle, demeure la langue du foyer et du commerce local, mais est moins associée aux emplois prestigieux.
Une étude mondiale sur les facteurs de risque de disparition des langues a mis en évidence un lien entre le développement économique, les infrastructures de transport et le rythme de déclin linguistique. Dans les régions où les réseaux routiers, le tourisme et les industries extractives se développent, les langues locales subissent la pression des normes nationales et internationales, qui génèrent de nouvelles opportunités économiques.
Parallèlement, certaines études suggèrent que l’existence de niches économiques où la connaissance de la langue locale est utile, voire essentielle, peut favoriser sa préservation. Par exemple, certains types d’artisanat, le tourisme et la gouvernance locale peuvent dépendre de la langue de la communauté. Cependant, ces cas sont spécifiques à la structure économique de chaque région, et toute généralisation doit être faite avec prudence.
Les recherches sur le développement durable et les langues soulignent que l’utilisation des langues maternelles dans les projets de lutte contre la pauvreté, de santé et d’éducation en accroît l’efficacité, car les populations assimilent mieux l’information et participent plus activement. De plus, cet impact socio-économique positif renforce le statut de la langue, l’associant à des avantages concrets plutôt qu’à un retard.
institutions de groupe, activisme et planification
Les institutions communautaires et les mouvements militants ont un impact considérable sur la préservation des langues. Fishman a souligné que les stratégies visant à « inverser le déclin linguistique » dépendent du statut de la langue sur l’échelle GIDS, allant des initiatives familiales aux politiques nationales et aux médias. Les organisations locales jouent souvent un rôle d’intermédiaires entre l’État et les locuteurs.
L’histoire du mouvement Kōhanga Reo en Nouvelle-Zélande illustre comment des initiatives nées de discussions communautaires et de préoccupations face au déclin du nombre de locuteurs natifs ont permis de créer un réseau de jardins d’enfants en immersion totale. Ces institutions réunissent des locuteurs natifs plus âgés, des parents et des enfants ; le modèle repose sur les principes de la responsabilité familiale et d’un rôle limité de l’État en tant que partenaire de soutien.
À Hawaï, la création de programmes d’immersion privés, puis publics, a été une réponse à la quasi-disparition de la langue chez les jeunes. Les chercheurs soulignent que ces écoles émergent souvent d’initiatives locales, où parents et enseignants cherchent des moyens de réintégrer la langue dans la vie quotidienne, puis sollicitent la reconnaissance et le financement des pouvoirs publics.
Au Pays de Galles, la politique linguistique associe les documents stratégiques du gouvernement aux activités des organisations de la société civile qui suivent la mise en œuvre des plans visant à développer l’enseignement du gallois et à promouvoir son usage dans la communication quotidienne. Les chercheurs soulignent que, sans participation active de la communauté, même les plans les plus détaillés risquent de rester lettre morte.
Les recherches sur la documentation et la revitalisation des langues soulignent qu’à mesure qu’un mouvement linguistique se développe, les besoins de la communauté évoluent également : de la simple transcription du vocabulaire et de la grammaire à la création de manuels, de contenus médiatiques et de ressources numériques. Il s’agit là d’une autre facette du facteur socioculturel : les institutions scientifiques et éducatives doivent tenir compte des transformations au sein de la communauté.
Mondialisation, migration et environnement urbain
La mondialisation et l’accélération des migrations font du milieu urbain le principal espace de contact linguistique. Dans les grandes villes, les enfants et les jeunes sont constamment exposés aux langues nationales et internationales dominantes à l’école, dans les médias et sur le marché du travail. Les recherches sur la transmission intergénérationnelle des langues au sein des familles urbaines montrent que la concurrence linguistique s’intensifie et que le choix d’une langue patrimoniale au quotidien exige un effort conscient.
Des études empiriques menées auprès de jeunes vivant dans des sociétés multilingues indiquent que les divertissements dans les langues dominantes, les contenus numériques et les exigences éducatives se conjuguent pour créer une forte incitation à privilégier une ou deux langues prestigieuses. Faute de ressources dans leur langue d’origine, les enfants ont moins d’occasions de l’intégrer aux modes de vie modernes.
Parallèlement, des études menées auprès de communautés autochtones urbaines ont mis en évidence l’émergence de nouvelles formes d’activités langagières en ville : clubs, cours du soir, festivals et projets numériques qui utilisent la langue comme moyen de communication et de créativité. Ces initiatives favorisent un sentiment d’appartenance et permettent de tisser des liens entre le mode de vie urbain et la langue patrimoniale.
Les recherches sur le développement du langage à la maison soulignent l’importance croissante de la politique linguistique familiale en milieu urbain. Les parents décident de la langue utilisée à la maison, de la manière de réagir à l’alternance codique de leurs enfants et de la langue dans laquelle lire des livres et regarder des dessins animés. Ces décisions sont souvent influencées par leur vision de l’avenir de leur enfant et par leur conviction que certaines langues lui permettront d’accéder à l’éducation et à l’emploi.
Caractéristiques spécifiques des langues des signes et des langues des petits peuples
Les langues des signes et les langues des groupes minoritaires sont souvent confrontées à des formes particulières de discrimination et d’invisibilité. Les recherches sur la viabilité des langues des signes montrent que les questionnaires standardisés doivent être adaptés aux besoins spécifiques des communautés sourdes : internats, associations de personnes sourdes, communication vidéo et rôle des interprètes. Dans ce contexte, les facteurs socioculturels englobent non seulement les domaines d’utilisation traditionnels, mais aussi l’accès aux services et à l’information.
Dans certains pays, les langues des signes obtiennent un statut officiel, facilitant leur utilisation dans l’éducation, les procédures judiciaires et les médias. Cependant, leur mise en œuvre concrète dépend de la formation des interprètes et des enseignants, ainsi que de la disponibilité de contenus vidéo. Même avec une loi en place, la présence effective de la langue dans le quotidien des personnes sourdes peut rester limitée.
Des recherches menées en Amérique latine, en Asie et en Europe montrent que les langues des petits peuples autochtones sont particulièrement vulnérables aux grands projets d’infrastructure, aux déplacements de population et aux politiques d’assimilation passées. Dans ce contexte, les mécanismes de soutien socioculturel – l’autonomie locale, la participation à la prise de décision et le droit à l’éducation dans sa propre langue – deviennent essentiels à la préservation des langues.
Les recherches sur la résilience linguistique soulignent que les solutions universelles sont rarement efficaces sans tenir compte du contexte local. Un même ensemble d’outils – écoles, médias, législation – fonctionne différemment selon l’histoire de la répression ou du soutien linguistique, la structure économique de la région et les valeurs internes de la communauté.
Synthèse des facteurs socioculturels dans la recherche moderne
Les projets d’évaluation de la vitalité des langues modernes utilisent de plus en plus des modèles multidimensionnels qui combinent des données sur la transmission intergénérationnelle, les données démographiques, les attitudes des locuteurs, le soutien institutionnel et la présence numérique. Une étude sur la vitalité du tujia dans la province du Hubei, en Chine, s’appuie sur les facteurs de l’UNESCO et un cadre d’analyse des systèmes écologiques, identifiant les niveaux d’influence micro, méso et macro. Les auteurs démontrent que la langue est gravement menacée, bien que la transmission intergénérationnelle ne soit pas encore totalement interrompue.
De même, une étude sur la viabilité du frioulan en Italie utilise neuf facteurs de l’UNESCO et compare les résultats de différents projets. Malgré son statut officiel et les institutions qui le soutiennent, le manque de jeunes locuteurs et la réduction de ses zones d’utilisation témoignent d’une évolution continue vers l’italien. Une analyse socioculturelle révèle que les mesures officielles ne garantissent pas toujours un usage actif de la langue au quotidien.
Les recherches sur la politique linguistique familiale et le développement des langues patrimoniales au sein du foyer mettent en lumière les dimensions émotionnelles et sociales du choix linguistique : le lien entre identité, valeurs familiales, expérience migratoire et attitudes face au multilinguisme. Dans certains cas, les parents perçoivent le bilinguisme comme un atout et s’efforcent de promouvoir les deux langues ; dans d’autres, la langue patrimoniale cède la place à une langue plus prestigieuse, même par nostalgie.
Des recherches menées au Pakistan, en Chine, en Malaisie, en Indonésie et dans d’autres pays montrent que l’évaluation de la viabilité d’une langue ne se limite pas au nombre de locuteurs et à son statut officiel. Des facteurs socioculturels – prestige, pratiques éducatives, décisions familiales, médias, vie religieuse, incitations économiques et militantisme – forment ensemble une configuration complexe qui détermine le destin d’une langue.
petite enfance, langage et environnement social
L’âge préscolaire est souvent considéré comme une période cruciale pour la transmission du langage. Les recherches sur les programmes d’immersion en maori et en hawaïen montrent que c’est durant les premières années de la vie que les enfants acquièrent le plus facilement la phonétique, la grammaire et les schémas culturels de communication de leur langue maternelle. Pendant cette période, le langage est associé aux expériences fondamentales de soin, de jeu et de soutien affectif.
Le modèle des «nids linguistiques», initialement mis en œuvre en Nouvelle-Zélande puis en Finlande, au Canada et dans d’autres pays, repose sur le principe que les enfants n’entendent que la langue de la communauté pendant la majeure partie de la journée. Dans ces structures d’accueil, les adultes jouent le rôle de locuteurs natifs de la langue et de la culture, et les enseignants contribuent à intégrer la langue au programme scolaire préscolaire moderne.
Des études sur la petite enfance menées dans les pays anglophones montrent que la présence de la langue d’origine à l’école maternelle renforce la confiance en soi des enfants dont la famille parle cette langue à la maison et réduit le risque de gêne lié à un accent ou une prononciation « différente ». Le facteur socioculturel sous-jacent est la reconnaissance de la langue comme une composante normale d’un environnement multilingue, et non comme une anomalie.
Dans les communautés autochtones urbaines, les programmes préscolaires dispensés dans leurs langues maternelles associent souvent des éléments traditionnels (chants, contes, prières du matin) à des approches pédagogiques modernes. Les recherches sur les Maoris soulignent que ce lien entre pratique culturelle et apprentissage est très important pour les parents, qui ont le sentiment que leurs enfants restent connectés à leur communauté malgré leur vie en ville.
Politique linguistique des États et cadres juridiques
Les politiques publiques peuvent favoriser la préservation des langues ou, à l’inverse, y faire obstacle. Le document de l’UNESCO sur la vitalité des langues souligne l’importance du soutien législatif et institutionnel : il prend en compte la reconnaissance et l’utilisation officielles d’une langue au sein du parlement, des tribunaux, de l’administration, de l’éducation et des médias.
Historiquement, de nombreuses langues ont vu leur usage diminuer en raison de politiques d’assimilation : interdiction de leur utilisation à l’école, restrictions concernant les supports imprimés et préférence pour la langue dominante dans l’armée et la fonction publique. Les chercheurs soulignent que ces pratiques ont engendré chez les locuteurs le sentiment que leur langue a moins de valeur et que cela peut nuire à leur mobilité sociale.
Les initiatives législatives modernes visent souvent à corriger ces conséquences. Plusieurs pays ont adopté des lois sur les droits linguistiques des peuples autochtones, sur les langues régionales et minoritaires, et sur le droit à l’éducation dans sa langue maternelle. Toutefois, les normes juridiques à elles seules ne garantissent pas une viabilité accrue. Leur impact dépend du financement des écoles, de la formation des enseignants et du développement du vocabulaire dans les domaines techniques et scientifiques.
Une étude de la stratégie galloise, Cymraeg 2050, montre comment le gouvernement met en œuvre un plan progressif visant à accroître le nombre de locuteurs, à étendre les domaines d’utilisation et à soutenir les communautés galloises. Un élément clé de ce plan est l’exigence de la maîtrise du gallois pour certains postes gouvernementaux, ainsi que le soutien aux médias en langue galloise. Cela associe la langue à de réelles perspectives de carrière.
En Nouvelle-Zélande, la reconnaissance du maori comme langue officielle s’est accompagnée de la création de la Commission maorie, du développement de chaînes de radio et de télévision, et du soutien à des programmes immersifs. À Hawaï, la langue hawaïenne a bénéficié de garanties constitutionnelles, facilitant ainsi l’élaboration de programmes scolaires et la formation des fonctionnaires. Les recherches soulignent que la combinaison de mesures juridiques et de mobilisation communautaire s’est avérée particulièrement efficace.
Enseignement supérieur, science et formation des spécialistes
L’enseignement supérieur et les centres de recherche contribuent à la préservation des langues de plusieurs manières. Premièrement, ils forment des enseignants, des traducteurs, des linguistes et des médiateurs maîtrisant la langue et capables de créer du matériel pédagogique, des dictionnaires et des grammaires. Deuxièmement, les universités offrent un espace où la langue peut être utilisée dans la recherche et la communication professionnelle.
Les recherches sur la contribution des universités au maintien de la langue galloise montrent que l’enseignement de matières en gallois renforce son statut de langue des sciences et de l’administration, et pas seulement de langue de la vie quotidienne et de la culture. Les étudiants qui suivent certains cours en gallois sont plus susceptibles de l’utiliser dans un contexte professionnel et lors de prises de parole en public.
En Nouvelle-Zélande, les universités sont devenues le centre de formation des enseignants des Kōhanga Reo et des écoles d’immersion ; des méthodes d’enseignement des sciences, des mathématiques et de l’histoire en maori ont été mises au point. Cela a nécessité la collaboration de linguistes et de locuteurs natifs pour créer une terminologie et des supports pédagogiques adaptés aux différents niveaux.
Dans le cadre de la recherche sur le développement de technologies pour les langues sous-financées, les universités jouent un rôle d’intermédiaires entre les communautés et les entreprises de logiciels. Les laboratoires collectent des corpus textuels et vocaux, créent des dictionnaires et des outils de balisage, et consultent des locuteurs natifs afin de définir les priorités. La dimension socioculturelle se manifeste par les intérêts que le projet place au cœur de ses préoccupations.
Pour les langues minoritaires, la documentation scientifique constitue souvent la première étape vers la création de ressources pédagogiques pour les enfants et les adultes. Cependant, les auteurs soulignent que si cette documentation reste confinée aux archives et n’est pas mise à la disposition des communautés comme ressource utilisable, son impact sur la viabilité de ces langues est limité.
Langues majeures et mineures dans les sociétés multilingues
Les facteurs socioculturels influent différemment sur les langues majoritaires et minoritaires. Dans les États multilingues, une langue régionale majeure peut être à la fois dominante dans une région et vulnérable au niveau national. Par exemple, le cantonais en Malaisie est largement parlé par la diaspora chinoise, mais subit la concurrence du mandarin, du malais et de l’anglais.
Une étude menée à Ipoh révèle la persistance du cantonais dans la communication familiale et, dans une moindre mesure, dans le monde des affaires, mais un déclin de son usage dans l’éducation et la sphère publique. Les jeunes se tournent de plus en plus vers le mandarin et l’anglais pour progresser dans leur carrière, réservant le cantonais à la communication familiale. Il en résulte une situation où la langue demeure vivante, mais où ses domaines d’utilisation se réduisent progressivement.
Les langues minoritaires, parlées par quelques milliers ou centaines de personnes, sont dans une situation beaucoup plus précaire. Une analyse mondiale a montré que le risque d’extinction est particulièrement élevé pour les langues peu parlées vivant dans des régions reculées, où la pression des langues nationales s’accroît par le biais des écoles et des médias. Dans de tels cas, même de légères modifications des politiques éducatives ou économiques peuvent accélérer considérablement ce processus.
Cependant, toutes les langues minoritaires ne sont pas également vulnérables. Les recherches montrent que la densité de population, l’autonomie communautaire, le statut foncier et le statut institutionnel local peuvent considérablement renforcer ou affaiblir la position d’une langue. Par exemple, dans certaines régions d’Amérique latine, les communautés autochtones compactes, dotées de droits fonciers collectifs, préservent leur langue plus longtemps que les groupes dispersés dans les villes et les banlieues.
Le cas maori : facteurs socioculturels du rétablissement
Le maori est l’un des exemples les mieux documentés de renaissance linguistique. Au milieu du XXe siècle, la proportion d’enfants maîtrisant le maori avait fortement diminué, et l’anglais dominait l’éducation et les institutions gouvernementales. De nombreux adultes maoris se souviennent des punitions scolaires infligées pour l’utilisation de leur langue maternelle, ce qui engendrait un sentiment de honte et de peur.
Depuis les années 1970, les militants maoris militent pour la reconnaissance de la langue et la création d’établissements d’enseignement en langue maorie. La reconnaissance du lien entre la langue, l’histoire collective et l’autodétermination du peuple maori a constitué une avancée socioculturelle majeure. Parallèlement, un mouvement pour les droits des peuples autochtones et le rétablissement des relations issues des traités avec l’État s’est développé.
La création des jardins d’enfants Kōhanga Reo en 1982 a transformé le paysage de l’éducation préscolaire. Ces «nids linguistiques» reposaient sur l’idée que les enfants seraient immergés dans la langue maorie tout au long de la journée et que la génération plus âgée, maîtrisant mieux la langue que leurs parents, deviendrait une source naturelle d’apprentissage. L’impact socioculturel a été de renouer les liens intergénérationnels et de renforcer l’implication des familles.
Le développement ultérieur a conduit à la création d’écoles primaires et secondaires en langue maorie (Kura Kaupapa Māori), à la formation des enseignants, à l’émergence de chaînes de télévision et de radio, et à une augmentation des contenus médiatiques en langue maorie. La reconnaissance officielle de la langue et la mise en place de programmes gouvernementaux ont considérablement renforcé le mouvement, mais les chercheurs soulignent que l’initiative est née au sein des communautés.
Des études contemporaines soulignent la vulnérabilité persistante du maori : la proportion de locuteurs parmi les jeunes est inférieure à celle des personnes âgées, et l’anglais domine dans de nombreux domaines. Toutefois, la combinaison de programmes éducatifs, des médias, des garanties juridiques et des pratiques familiales a permis une augmentation significative du nombre de locuteurs et une évolution du statut social de la langue.
Le cas du gallois : une langue régionale dans un État européen
La langue galloise présente une configuration de facteurs différente. Historiquement, le gallois était la langue dominante au Pays de Galles, mais l’industrialisation, les migrations et la prédominance de l’anglais dans l’administration et l’éducation ont entraîné un déclin progressif du nombre de locuteurs. Au milieu du XXe siècle, on a craint que la langue ne soit marginalisée.
Depuis les années 1960, les militants gallois se battent pour le droit d’utiliser le gallois devant les tribunaux, sur les panneaux de signalisation et dans les médias audiovisuels. La création de la chaîne de télévision S4C, des stations de radio et des journaux gallois a donné à la langue une visibilité dans l’espace public et a créé des emplois pour les locuteurs. Les recherches soulignent que les médias sont devenus non seulement un moyen d’information, mais aussi un symbole du statut de la langue.
Un facteur socioculturel essentiel a été la réforme de l’éducation : l’étude obligatoire du gallois à l’école et la création d’établissements où le gallois est la langue d’enseignement. Cela a permis d’élargir le cercle des locuteurs au-delà des zones rurales traditionnelles. Les jeunes issus de familles urbaines ont désormais la possibilité de maîtriser la langue à un niveau élevé et de l’utiliser dans leur profession.
La stratégie gouvernementale Cymraeg 2050 vise à porter à un million le nombre de locuteurs du gallois. Ce document prévoit des mesures dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, des technologies numériques et de la vie publique. Sa vision socioculturelle est de rendre la langue visible dans tous les aspects de la vie moderne, et non plus seulement dans le folklore ou la sphère privée.
Les recherches sur l’enseignement supérieur montrent que la présence du gallois dans les universités contribue à l’établissement de la langue dans la communication professionnelle, le droit, la médecine et l’ingénierie. Toutefois, des disparités régionales persistent : dans certaines zones, la proportion de locuteurs actifs est plus élevée qu’en milieu urbain. Ceci met en évidence la complexité des facteurs qui persistent malgré des politiques proactives.
Le cas hawaïen : de la prohibition à l’éducation immersive
Après l’annexion d’Hawaï par les États-Unis, la langue hawaïenne a connu une période difficile de déclin face à l’anglais. À la fin du XIXe siècle, son usage dans les écoles a été de facto interdit, et au XXe siècle, la plupart des enfants grandissaient en étant monolingues anglophones, même si la génération plus âgée continuait de parler hawaïen.
Dans les années 1970, le nombre de locuteurs avait chuté à quelques milliers, principalement parmi les personnes âgées. La prise de conscience de la menace d’extinction qui pesait sur la langue a incité des militants et des universitaires à lancer une campagne pour la faire revivre. Des clubs, des cours pour adultes, des émissions de radio et des événements consacrés à la culture hawaïenne ont ainsi vu le jour.
Un tournant décisif s’est produit avec l’introduction des programmes d’immersion dans les écoles maternelles et primaires. Les enfants avaient désormais la possibilité d’apprendre le hawaïen, et non plus seulement de l’étudier comme une matière. Les recherches montrent que les élèves ayant suivi ces programmes font preuve d’une grande maîtrise de la langue et sont plus susceptibles de l’utiliser à la maison, la transmettant ainsi à leurs enfants.
La reconnaissance constitutionnelle de la langue hawaïenne dans l’État d’Hawaï et le développement de programmes d’enseignement du hawaïen dans les universités ont renforcé sa place dans l’éducation et la sphère publique. Toutefois, la pression économique sur l’anglais demeure forte, et de nombreuses familles adoptent une stratégie hybride : le hawaïen à la maison et dans la communauté, et l’anglais au travail et dans l’enseignement supérieur.
Les chercheurs soulignent que le cas hawaïen illustre l’importance de la confiance de la communauté envers les institutions éducatives. Au départ, de nombreux parents craignaient que l’enseignement en langue hawaïenne ne nuise à la maîtrise de l’anglais de leurs enfants. Les résultats positifs des élèves ayant suivi une scolarité en immersion ont progressivement fait évoluer les mentalités.
Médias, activisme numérique et pratiques des jeunes
Avec la diffusion d’internet et des appareils mobiles, les médias ne sont plus strictement centralisés. Les jeunes locuteurs créent de plus en plus leurs propres contenus : vlogs, podcasts, projets musicaux, mèmes, cours en ligne dans leur langue d’origine. Cela modifie le statut socioculturel des langues autrefois cantonnées à des domaines restreints.
Des recherches sur le maori, le gallois et d’autres langues montrent que la présence numérique favorise la construction d’une nouvelle identité chez les jeunes, où leur langue d’origine est associée non seulement à la tradition, mais aussi à des genres culturels contemporains. Par exemple, l’utilisation de mots maoris dans les livres pour enfants en anglais en Nouvelle-Zélande contribue à valoriser le bilinguisme et à faciliter l’accès au maori.
Parallèlement, d’importantes disparités persistent en matière d’accès aux technologies. Dans certaines communautés autochtones et rurales, l’accès à Internet demeure coûteux ou peu fiable, et les appareils sont rares. Cela limite les possibilités d’activisme numérique et creuse le fossé entre les locuteurs urbains et ruraux. Les chercheurs soulignent la nécessité de prendre en compte ces différences lors de l’évaluation de la viabilité linguistique.
Les projets de création de technologies linguistiques pour les langues sous-financées accordent une attention particulière à la dimension éthique : à qui appartiennent les corpus collectés ? Qui détermine les applications à créer ? Comment les résultats sont-ils restitués aux communautés ? L’enjeu socioculturel réside ici dans la répartition du contrôle sur la présence numérique d’une langue.
politique linguistique familiale dans les diasporas
Les communautés de la diaspora ajoutent une complexité supplémentaire. Les recherches sur les langues patrimoniales au sein des familles migrantes soulignent que les parents sont souvent contraints de concilier le soutien de leur langue maternelle avec les exigences scolaires et sociétales de maîtrise de la langue majoritaire. Le choix de la politique linguistique à la maison devient alors une réponse aux pressions sociales et aux attentes personnelles.
Les recherches menées par l’équipe éditoriale sur le développement du langage à la maison montrent que les émotions positives, la lecture partagée, les chansons et les jeux dans la langue d’origine renforcent sa place au sein de la famille. Cependant, la pression des enseignants, des camarades de classe et des médias peut amener les enfants à être gênés par l’accent de leurs parents ou par l’emploi de mots inhabituels, et à préférer utiliser la langue majoritaire.
Certaines communautés migrantes créent des écoles et des centres culturels le samedi, où les enfants apprennent leur langue ancestrale et découvrent leur culture. Les recherches menées sur ces établissements montrent qu’ils contribuent à préserver la forme écrite de la langue et à tisser des liens entre les enfants et la diaspora. Toutefois, leur succès dépend de l’implication des familles et de la fréquence d’utilisation de la langue à la maison.
Les études sur la politique linguistique familiale soulignent que les discussions familiales ouvertes sur les raisons de préserver une langue, les récits d’expériences personnelles des parents et grands-parents, ainsi que les voyages sur les terres de leurs ancêtres renforcent la motivation des enfants. Le facteur socioculturel réside ici dans le développement, au sein de la famille, d’une appréciation du multilinguisme et d’une attitude positive envers les différences linguistiques.
Méthodes d’évaluation de la viabilité et leurs limites
Les projets d’évaluation de la vitalité des langues modernes utilisent diverses échelles et questionnaires. Le modèle à neuf facteurs de l’UNESCO et ses développements ultérieurs, tels que l’indice de Fishman étendu (EGIDS), permettent aux chercheurs et aux décideurs politiques d’obtenir des données comparables sur la situation linguistique. Cependant, l’application de ces échelles à des communautés spécifiques se heurte à plusieurs difficultés.
Premièrement, de nombreux paramètres nécessitent des données qualitatives : informations sur les politiques familiales, attitudes subjectives et pratiques linguistiques implicites. Ces données ne sont pas toujours faciles à recueillir, notamment dans les communautés qui se méfient des chercheurs externes. Deuxièmement, les indicateurs quantitatifs, tels que le nombre de locuteurs natifs ou la proportion de locuteurs, présentent souvent une grande marge d’erreur.
Les chercheurs soulignent que les termes «vulnérable», «clairement menacé» ou «gravement menacé» reflètent des tendances plutôt que des frontières strictes. Ainsi, une même terminologie peut donner l’impression d’une plus grande résilience lorsqu’on considère les militants urbains et les initiatives numériques, et d’une plus grande vulnérabilité lorsqu’on se concentre sur les zones rurales et la transmission intergénérationnelle.
Les études sur l’adaptation des méthodes aux langues des signes soulignent que les questions classiques sur la lecture et l’écriture, la radio et les médias imprimés sont mal adaptées à l’évaluation des langues qui fonctionnent principalement sous forme visuelle et gestuelle. Il convient de tenir compte des écoles pour sourds, de la disponibilité de ressources vidéo et de la présence d’interprètes dans les tribunaux et les hôpitaux.
Certains auteurs proposent d’envisager la viabilité dans le cadre plus large de la «durabilité linguistique», qui prend en compte non seulement les indicateurs actuels, mais aussi la capacité des communautés à influer sur leur avenir linguistique. Dans ce contexte, les facteurs socioculturels – droits fonciers, participation à la prise de décision, accès à l’éducation et aux médias – deviennent partie intégrante de l’analyse.
Interaction des facteurs socioculturels
Les exemples présentés démontrent que les facteurs individuels agissent rarement de manière isolée. Transmission familiale, prestige, éducation, médias, incitations économiques, cadres juridiques et militantisme s’entremêlent pour former des configurations complexes. Les chercheurs ont de plus en plus recours à des approches interdisciplinaires pour analyser la viabilité d’une langue donnée.
Par exemple, une étude sur le tujia dans le Hubei analyse la combinaison de l’exode rural, des écoles de langue mandarine, du déclin de la vie rurale traditionnelle et de la perte partielle des liens intergénérationnels. Les auteurs constatent que, malgré l’attitude positive de nombreux locuteurs envers la langue et l’identité locale, ces facteurs suffisent à accélérer ce changement.
Une étude sur le cantonais à Ipoh souligne que, malgré la persistance de liens communautaires forts, son usage diminue progressivement sous la pression des systèmes éducatifs, des médias et des services gouvernementaux qui utilisent d’autres langues. Dans cette région, le prestige et les perspectives économiques influencent le choix de la langue.
Des recherches menées auprès des communautés maories, galloises et hawaïennes démontrent qu’une combinaison d’activisme citoyen, de changements législatifs, de réformes éducatives et de développement des médias peut infléchir leur trajectoire. Toutefois, même dans ces cas de réussite, des zones de vulnérabilité persistent, notamment chez les jeunes vivant en dehors des régions traditionnelles.
Les travaux contemporains sur les politiques linguistiques familiales soulignent que le choix de la langue familiale reflète non seulement les préférences personnelles, mais aussi le contexte social général : la valorisation du multilinguisme, les attitudes envers les minorités, les expériences de discrimination et l’accès aux ressources dans la langue d’origine. Ces facteurs macro et méso influencent les décisions quotidiennes des parents et des enfants.
Différences régionales et tendances mondiales
Les études mondiales sur les risques linguistiques montrent que les régions à forte diversité biologique et culturelle présentent souvent une grande vulnérabilité linguistique. Bien que les liens de causalité soient complexes, de nombreux chercheurs attribuent ce phénomène à la conjugaison de l’histoire coloniale, de la marginalisation économique et de l’adoption rapide des langues nationales et internationales.
En Europe, la situation est différente : la plupart des langues possèdent une tradition écrite et bénéficient d’un certain soutien institutionnel, mais elles sont confrontées à la domination des langues nationales et à l’exode rural des jeunes. Dans ce contexte, les mesures socioculturelles de soutien aux langues se concentrent souvent sur l’éducation, les médias et les politiques régionales.
En Afrique, le paysage linguistique est caractérisé par une multitude de langues locales et des institutions relativement faibles soutenant le multilinguisme. Les langues nationales et les anciennes langues coloniales occupent souvent des places clés dans l’administration, les entreprises et l’enseignement supérieur, tandis que les langues locales se préservent dans la vie quotidienne et religieuse. La documentation et l’élaboration de politiques pour nombre de ces langues n’en sont qu’à leurs débuts.
En Amérique latine et en Asie, les langues autochtones subissent la pression des langues officielles, mais ces dernières décennies, les programmes d’éducation bilingue et les projets visant à renforcer les droits des peuples autochtones se sont multipliés. Parmi les facteurs socioculturels en jeu figurent les luttes pour les droits fonciers, la participation à la gestion des ressources et la représentation politique.
Renforcer les langues auprès des nouvelles générations
Les recherches menées auprès des enfants et des adolescents montrent que la préservation des langues auprès des générations futures dépend non seulement des structures formelles, mais aussi de la manière dont les jeunes perçoivent la langue au quotidien. Si une langue est perçue comme « la langue des anciens » ou « la langue du village », la motivation à l’utiliser diminue. En revanche, si elle est associée à la musique, à l’humour ou à la culture internet, l’intérêt s’accroît.
Des projets utilisant des livres, des dessins animés et des jeux pour enfants dans les langues patrimoniales démontrent que ces ressources peuvent enrichir la transmission familiale et soutenir les efforts des parents. De plus, des études menées en maori et en gallois soulignent que les locuteurs apprécient non seulement la traduction elle-même, mais aussi l’attrait esthétique du contenu dans leur propre langue.
Parallèlement, certains auteurs soulignent le risque de «folklorisation», lorsqu’une langue n’est présente que dans les chansons et les événements festifs, mais n’est pas utilisée dans le langage courant. Le défi socioculturel, dans de tels cas, consiste à étendre les domaines où la langue demeure un moyen de communication naturel : des conversations quotidiennes aux contextes professionnels et universitaires.
Les recherches sur les politiques linguistiques à la maison et la transmission intergénérationnelle montrent que le maintien durable d’une langue auprès des nouvelles générations est le plus souvent lié à une combinaison de facteurs : un environnement familial affectif positif, l’accès à l’enseignement de la langue, sa présence dans les médias et la reconnaissance de sa valeur dans la société. Aucun de ces éléments ne garantit à lui seul sa préservation, mais leur combinaison crée un terrain propice.
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