Aversion à l’incertitude
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Les gens sont davantage préoccupés par l’incertitude liée à l’attente que par sa durée.
L’aversion à l’incertitude est une tendance psychologique à percevoir toute situation à l’issue inconnue comme menaçante et insupportable, le malaise subjectif dépassant souvent celui d’une issue négative connue. Autrement dit, l’attente elle-même est source de plus de souffrance que l’événement attendu.
2 contexte historique
3 La neurobiologie de l’attente
4 Stress lié à l’incertitude vs stress lié à l’inévitable
5 mécanismes cognitifs
6 Fondements neurobiologiques
7 différences individuelles
8 Aspects économiques et comportementaux
9 Manifestations cliniques
10 Stress, réactions corporelles et physiologie
11 Conséquences émotionnelles
12 dimensions culturelles et sociales
13 Approches thérapeutiques
14 Contextes appliqués
15 L’aspect adaptatif de l’aversion à l’incertitude
16 Mesure et diagnostic
Qu’est-ce que l’aversion à l’incertitude ?
Dans la littérature scientifique anglophone, ce phénomène est désigné sous le terme d’intolérance à l’incertitude (II). Michel Dugas, Francis Friston et leurs collègues de l’Université Laval (Canada) l’ont décrit de manière systématique pour la première fois en 1998 dans le cadre d’un modèle cognitivo-comportemental du trouble d’anxiété généralisée (TAG). Selon leur définition, l’II est «une caractéristique dispositionnelle négative découlant d’un ensemble de croyances catastrophistes concernant l’incertitude et ses conséquences».
Ce concept ne renvoie pas à un trait de personnalité au sens classique du terme, mais plutôt à un style cognitif de réaction face à un manque d’information. Une personne présentant un niveau élevé d’intolérance à l’information (IU) a tendance à percevoir toute situation comportant des « lacunes » d’information comme potentiellement dangereuse, même en l’absence de menaces objectives.
Il est important de distinguer deux concepts souvent confondus : l’intolérance à l’incertitude et la tolérance à l’incertitude. La première décrit la capacité à maintenir une fonction fonctionnelle malgré l’ambiguïté, tandis que la seconde décrit une réaction pathologique à l’absence même de clarté, quel que soit son contenu.
contexte historique
De la philosophie à la psychologie
L’angoisse face à l’inconnu est l’un des thèmes les plus anciens de la pensée philosophique et religieuse. Augustin d’Hippone, Blaise Pascal et Søren Kierkegaard ont tous souligné le lien entre l’incapacité à prédire l’avenir et l’angoisse existentielle. Cependant, l’étude scientifique de ce phénomène a débuté bien plus tard, lorsque les psychologues se sont dotés d’outils pour mesurer l’angoisse.
Dans les années 1950, le psychologue américain Elliot Frankel-Brunswick a introduit le concept de « tolérance à l’ambiguïté » dans le cadre de recherches sur les personnalités autoritaires. Plus tard, dans les années 1970 et 1980, l’intérêt pour ce sujet s’est intensifié au sein de la psychologie cognitive, les chercheurs commençant à étudier comment l’information incomplète influence la prise de décision.
Un tournant décisif s’est produit en 1998 : l’équipe de recherche de Dugas, Gagnon, Ladouceur et Friston a publié un modèle cognitivo-comportemental du trouble d’anxiété généralisée (TAG), qui, pour la première fois, identifiait l’aversion à l’incertitude comme un mécanisme pathogénique central plutôt que comme un symptôme concomitant. Ce modèle a déplacé l’attention du contenu des pensées anxieuses vers la réaction à l’incertitude informationnelle elle-même.
Développement de concepts
Tout au long des années 2000, le concept d’incertitude existentielle (IU) s’est développé. En 2016, Norman Carlton a proposé une définition encore plus concise : « une peur fondamentale de l’inconnu ». En 2019, Ebert et Dugas ont actualisé le modèle cognitivo-comportemental, déplaçant l’attention des croyances relatives à l’anxiété vers la manière dont une personne interprète l’incertitude elle-même, offrant ainsi un outil plus précis pour la pratique clinique.
La neurobiologie de l’attente
Le cerveau en situation d’incertitude
Face à l’incertitude, plusieurs structures cérébrales clés s’activent. Le cortex cingulaire antérieur (CCA) et le cortex insulaire s’activent en prévision d’événements négatifs à probabilité inconnue. Des études d’IRM fonctionnelle ont montré que l’activité dans ces zones est corrélée au niveau de stress subjectif, non pas lorsque l’impact est inévitable, mais précisément lorsque sa probabilité est la plus incertaine.
Il est intéressant de noter que l’amygdale, une structure traditionnellement associée à la peur, réagit plus fortement à une menace lorsque son apparition est imprévisible. Ceci appuie l’hypothèse selon laquelle le cerveau utilise le stress comme un signal d’imprévisibilité environnementale plutôt que comme un signal de danger réel.
Dopamine et anticipation de la récompense
Le système dopaminergique, traditionnellement associé à la récompense, réagit également à l’incertitude, et ce de manière très particulière. Le taux de dopamine augmente davantage pendant la période d’anticipation que lors de la réception de la récompense. Ceci explique le pouvoir addictif des machines à sous et des loteries : un renforcement irrégulier et imprévisible engendre une réponse neurochimique bien plus intense qu’une récompense stable.
Cependant, ce même système fonctionne différemment en cas d’anticipations négatives. Lorsqu’un résultat négatif est prédit et que sa probabilité demeure inconnue, les neurones dopaminergiques ne diminuent pas progressivement leur activité ; ils subissent une suppression brutale, subjectivement ressentie comme de l’anxiété et un ralentissement moteur.
Le cerveau anxieux face à l’incertitude
Une étude conjointe de l’Institut de neurosciences cognitives de la HSE, de l’University College London et de l’Institut Max Planck de recherche sur les fonctions cognitives et le cerveau humain a révélé des différences fondamentales entre les personnes présentant des niveaux d’anxiété élevés et faibles lors de la résolution de problèmes de probabilités. Les sujets très anxieux ont montré une activité accrue dans le cortex préfrontal médian, le cortex orbitofrontal et le cortex cingulaire antérieur, tandis que leurs performances étaient moindres.
Ce paradoxe — une activité neuronale accrue pour des résultats moins bons — s’explique par le fait que le cerveau anxieux consacre des ressources à trier des scénarios non réalisés plutôt qu’à traiter les informations entrantes réelles.
Stress lié à l’incertitude vs stress lié à l’inévitable
L’expérience de De Berker
L’une des expériences les plus révélatrices dans ce domaine a été menée par une équipe de recherche de l’UCL dirigée par Archie de Berker, qui a publié ses résultats dans la revue Nature Communications en 2016. L’expérience impliquait 45 volontaires jouant à un jeu vidéo : retourner des pierres virtuelles, dont certaines contenaient des serpents. À la découverte d’un serpent, le sujet recevait une décharge électrique douloureuse au bras.
La principale manipulation résidait dans le niveau d’incertitude : tout au long du jeu, la probabilité qu’un serpent soit pris sous une pierre variait constamment. Le stress subjectif et les indicateurs physiologiques (réponse galvanique cutanée, dilatation pupillaire) étaient corrélés non pas à l’intensité des coups eux-mêmes, mais au degré d’incertitude quant à la survenue d’un coup.
Les situations présentant 50 % de chances d’être touché étaient nettement plus stressantes que celles où les chances étaient de 100 % ou nulles. Selon de Berker, « il s’est avéré que l’incertitude quant au risque d’être touché était bien pire que la certitude de l’être ou non ». De plus, les participants dont le niveau de stress reflétait plus fidèlement l’incertitude réelle étaient plus aptes à deviner la présence d’un serpent sous une pierre ; le stress semblait donc agir comme un signal adaptatif de détection des risques.
Incertitude temporelle et probabiliste
La recherche distingue deux types d’incertitude qui déclenchent une anxiété anticipatoire. L’incertitude d’occurrence correspond à l’ignorance de la survenue d’un événement. L’incertitude temporelle, quant à elle, correspond à l’ignorance du moment précis où il se produira.
Des expériences mesurant la réaction de sursaut ont montré que l’incertitude temporelle – ne pas savoir « quand » – potentialise davantage la réponse physiologique d’anxiété que l’incertitude probabiliste. Autrement dit, une personne qui sait qu’un événement désagréable va se produire, mais ignore combien de temps il durera, subit une activation prolongée et persistante de son système nerveux : un stress chronique de fond.
Ce résultat concorde avec une observation anecdotique courante : de nombreuses personnes décrivent la période d’attente comme plus pénible que le moment même de recevoir une mauvaise nouvelle ou de subir une intervention douloureuse.
Durée d’attente versus incertitude de l’attente
C’est là qu’apparaît le phénomène mis en lumière dans le titre de cet article : le poids subjectif de l’attente est déterminé moins par sa durée que par le degré d’incertitude. Une personne qui attend trois jours les résultats d’un examen médical sans aucune information sur le délai ressent une anxiété plus forte qu’une personne à qui l’on dit : « La réponse arrivera dans exactement une semaine. »
Psychologiquement, cela s’explique par le concept de prévisibilité. La certitude, même la certitude négative, structure le cerveau : il peut ainsi anticiper, planifier une réponse et lâcher prise avant qu’un événement ne survienne. L’incertitude, en revanche, maintient le système de surveillance des menaces en état d’alerte constant, empêchant toute formulation de réponse claire ou tout apaisement.
mécanismes cognitifs
Le modèle d’intolérance à l’incertitude de Dugas
Le modèle de Dugas (1998) a identifié quatre composantes interdépendantes à l’origine des troubles anxieux : l’intolérance à l’incertitude, des croyances positives concernant l’inquiétude, une orientation négative vers la résolution de problèmes et l’évitement cognitif. La première composante, la perception de l’incertitude comme intolérable, occupe une place centrale.
Le mécanisme fonctionne ainsi. Lorsqu’une personne ayant un niveau élevé d’intolérance à l’incertitude (IU) est confrontée à des signes d’incertitude (informations incomplètes, échéances floues, engagements vagues), la croyance «si je ne sais pas ce qui va se passer, il y a de fortes chances que quelque chose de grave arrive» s’active. Cette croyance engendre de l’inquiétude, que la personne perçoit comme bénéfique («Je m’inquiète, c’est que je me prépare»). Or, l’inquiétude ne réduit pas l’incertitude ; au contraire, elle génère de nouvelles questions du type « et si… », augmentant ainsi le nombre d’inconnues.
Biais attentionnel et caractère insidieux des attentes
En situation d’incertitude, l’attention se porte sur les menaces potentielles plutôt que sur les signaux neutres ou positifs. Des études utilisant l’IRMf ont montré qu’environ 75 % des participants surestimaient la fréquence des événements négatifs après avoir reçu des signaux incertains – un phénomène appelé biais de covariance. Autrement dit, face à l’incertitude, le cerveau tend systématiquement à « compléter » une image pessimiste.
De plus, les recherches de Gunter et McLaughlin ont montré que l’attente dans l’incertitude ralentit la perception subjective du temps. Une minute d’attente sans information est perçue comme plus longue que la même minute avec un repère temporel clair. Cet effet accroît la gravité subjective de la situation, indépendamment de sa durée objective.
Catastrophisme et vision tunnel
Les personnes ayant une forte intolérance à l’incertitude présentent un dysfonctionnement cognitif caractéristique sous l’effet de l’anxiété anticipatoire : elles ne parviennent pas à établir de parallèles entre la situation actuelle et leurs expériences passées. Leur expérience accumulée est perçue comme insuffisante, car la situation actuelle est « spéciale » et « inédite ». En pratique, cela se traduit par une incapacité à mobiliser en mémoire des stratégies d’adaptation efficaces et par un sentiment d’impuissance.
Ce processus s’auto-entretient : plus l’anxiété est forte, plus le champ cognitif se restreint, moins il reste de ressources pour la recherche d’analogies et la planification, et plus l’anxiété est forte.
Fondements neurobiologiques
Système d’inhibition comportementale
Dans leurs modèles neurobiologiques de l’anxiété, Geoffrey Gray et Neil MacNaughton ont identifié le système d’inhibition comportementale (SIC) comme la structure responsable de la réponse à l’incertitude. Le SIC s’active précisément lorsque les signaux environnementaux sont contradictoires ou incomplets, et non lorsque la menace est manifeste. Ce système a pour but de suspendre l’action, d’accroître l’attention et de renforcer la réactivité. Lorsqu’il fonctionne correctement, il offre une pause utile avant d’agir ; en revanche, lorsqu’il est hyperactif, il est source d’anxiété chronique.
Un niveau élevé d’intolérance à l’incertitude est corrélé à une activation chronique de ce système. Les personnes présentant une forte intolérance à l’incertitude semblent être constamment en mode BIS, quelle que soit la menace réelle.
Le rôle de l’insula et du cortex cingulaire antérieur (CCA)
Le cortex insulaire enregistre les écarts entre les attentes et la réalité et signale une «menace potentielle». Le cortex cingulaire antérieur intervient dans la gestion des conflits : il s’active lorsque plusieurs scénarios concurrents sont indisponibles et qu’un choix est impossible. En situation d’incertitude, ces deux structures reçoivent un excès d’informations et restent en mode de surveillance.
C’est pourquoi les recherches montrent que l’incertitude active les mêmes circuits neuronaux que la douleur physique. Il ne s’agit pas d’une métaphore : nous parlons de chevauchements objectivement mesurables dans l’activation des réseaux cérébraux, documentés par des méthodes de neuro-imagerie.
différences individuelles
Qui est le plus vulnérable?
Le degré d’intolérance à l’incertitude varie d’un individu à l’autre et peut être mesuré. L’échelle la plus utilisée est l’échelle d’intolérance à l’incertitude (IUS), développée par Friston et ses collègues en 1994 et révisée entre 2007 et 2010. Cette échelle distingue deux composantes de l’intolérance à l’incertitude : prospective (anticipation anxieuse de l’avenir) et inhibitrice (paralysie face à la nécessité d’agir en situation d’incertitude).
Des niveaux élevés d’intolérance à l’incertitude (IU) sont systématiquement associés aux troubles anxieux, principalement le trouble d’anxiété généralisée (TAG), ainsi qu’au trouble obsessionnel-compulsif (TOC), à l’anxiété sociale, à la dépression et au trouble panique. La recherche montre que l’IU est un facteur de risque transdiagnostique : elle n’est pas spécifique à un seul trouble, mais accroît la vulnérabilité à un large éventail de perturbations émotionnelles.
aspects liés au genre et à l’âge
Les données méta-analytiques indiquent de légères différences entre les sexes en matière d’incertitude : les femmes obtiennent en moyenne des scores plus élevés, bien que l’effet soit faible et varie considérablement d’un échantillon à l’autre. La dynamique liée à l’âge est moins bien étudiée, mais certaines données longitudinales suggèrent que les jeunes adultes (adolescents et jeunes adultes d’une vingtaine d’années) réagissent plus fortement à l’incertitude en période d’instabilité sociale – par exemple, pendant la pandémie de COVID-19 – que les adultes.
La pandémie comme expérience naturelle
La pandémie de COVID-19 a offert une occasion sans précédent d’observer des situations à grande échelle confrontées à une incertitude prolongée et multiforme. Des études longitudinales ont montré que chez les personnes présentant une forte incertitude, les symptômes d’anxiété et de dépression augmentaient plus rapidement et restaient élevés même des mois après l’assouplissement des restrictions. Les réseaux de symptômes dépressifs et anxieux se sont intensifiés chez ces individus ; autrement dit, les symptômes se renforçaient mutuellement, formant un système auto-entretenu.
Chez les personnes présentant un faible taux d’IU, les niveaux d’anxiété et de dépression sont restés stables tout au long de la période d’observation, même au plus fort de la pandémie.
Aspects économiques et comportementaux
Ambivalence temporelle dans la prise de décision
Les économistes et les spécialistes des sciences comportementales étudient depuis longtemps l’«aversion à l’incertitude» dans le contexte de la prise de décision. Le concept classique d’«aversion au risque», introduit par John von Neumann et Oskar Morgenstern dans le cadre de la théorie de l’utilité espérée, décrit une préférence pour un résultat plus faible, mais certain, par rapport à un résultat plus important, mais probabiliste. Cependant, des recherches inspirées par Daniel Ellsberg (1961) ont montré que les individus n’évitent pas simplement le risque ; ils évitent surtout les situations où les probabilités sont totalement incertaines. Ce phénomène est connu sous le nom d’aversion à l’ambiguïté, ou paradoxe d’Ellsberg.
Des études plus récentes ont permis de clarifier ce point. Une étude menée par Guo et al. (2025) a mis en évidence une corrélation statistiquement significative entre l’aversion à l’ambiguïté temporelle et l’aversion à l’ambiguïté probabiliste (r = 0,28). Les personnes sensibles à l’incertitude temporelle sont plus susceptibles de l’être également face à l’incertitude probabiliste, et inversement.
Ambivalence temporelle et retards de récompense
Un autre axe de recherche examine les comportements face au choix entre récompenses immédiates et différées lorsque le moment de l’obtention de ces dernières est incertain. Une étude menée par Ickink et ses collègues (2024) a démontré que l’impact de cette incertitude temporelle dépend de la durée du délai et de l’importance de la récompense. Pour des délais courts, l’incertitude temporelle n’influence que légèrement le choix ; pour des délais longs, elle réduit considérablement l’attrait de l’option différée. Autrement dit, plus le délai est long et moins le moment précis est clair, plus la récompense future perd de sa valeur aux yeux de l’individu.
Disposition à attendre dans l’incertitude
Une étude menée par Tanovic et ses collègues (2018) a révélé que la propension à patienter face à l’incertitude est liée à plusieurs variables individuelles. Une forte impulsivité et une faible capacité à réguler ses émotions la diminuent, tandis qu’une plus grande tolérance à l’incertitude, à l’inverse, l’accroît. Il est à noter que le niveau d’anxiété global n’était pas un facteur prédictif indépendant de ce comportement : ce qui importe, c’est la façon dont une personne perçoit l’incertitude elle-même, et non son niveau d’anxiété « en général ».
Manifestations cliniques
Intolérance à l’incertitude dans le GAD
Dans le trouble d’anxiété généralisée, l’intolérance à l’incertitude se manifeste par une inquiétude chronique concernant tout ce qui n’est pas encore déterminé : santé, travail, relations, finances. Il ne s’agit pas tant d’une anxiété liée à un danger précis que d’une réaction à toute « question en suspens » dans la vie de la personne. L’inquiétude est subjectivement vécue comme bénéfique (« Je prévois l’avenir, donc je serai préparé »), bien qu’objectivement elle ne réduise pas l’incertitude ni n’améliore les résultats.
Rituels de réduction des TOC et de l’incertitude
Dans le trouble obsessionnel-compulsif, l’intolérance à l’incertitude se manifeste souvent par un besoin compulsif de vérifier. La personne se rend compte qu’elle a vérifié une porte ou un interrupteur, mais n’est pas certaine que tout soit en ordre ; autrement dit, elle ne souffre pas d’une menace objective, mais de l’incapacité à atteindre une certitude subjective. Les rituels compulsifs procurent un soulagement temporaire, mais maintiennent une forte intolérance à l’incertitude, privant ainsi la personne de la possibilité d’apprendre à la tolérer sans l’éliminer immédiatement.
Dépression et sidération face à l’inconnu
La relation entre l’intolérance à l’incertitude (IU) et la dépression a été historiquement moins étudiée que sa relation avec l’anxiété, mais des données longitudinales la confirment de manière convaincante. Les personnes présentant une IU élevée ressentent non seulement l’incertitude de façon plus aiguë, mais éprouvent également des difficultés à sortir d’états anxio-dépressifs : leurs réseaux de symptômes sont plus interconnectés, ce qui signifie qu’un symptôme en déclenche plus facilement un autre. Parmi tous les symptômes anxio-dépressifs étudiés, la peur s’est révélée être le symptôme le plus fortement associé à l’IU.
Stress, réactions corporelles et physiologie
Cortisol et activation sympathique
L’attente dans l’incertitude déclenche une réponse physiologique au stress, mesurable aussi bien en laboratoire que sur le terrain. Le taux de cortisol augmente significativement plus face à des menaces dont la probabilité est inconnue que face à des menaces dont la probabilité est connue, indépendamment de la gravité objective de la menace. Ceci suggère que le système de réponse physiologique au stress est sensible à l’information incomplète, et pas seulement au danger réel.
La réponse galvanique cutanée (transpiration des paumes), la dilatation des pupilles et l’accélération du rythme cardiaque – tous ces indicateurs observés dans l’expérience de de Berker étaient corrélés au niveau d’incertitude, et non au nombre de chocs reçus. L’organisme réagit plus fortement à l’incertitude («Je ne sais pas») qu’à la certitude («Je sais que ça va mal tourner»).
Stress anticipatoire chronique
Vivre longtemps dans l’incertitude – situation fréquente, par exemple, chez les personnes atteintes de maladies graves, celles dont un proche est dans un état critique ou celles qui subissent une instabilité sociale prolongée – entraîne une élévation chronique du cortisol qui affecte négativement le système immunitaire, le système cardiovasculaire et les fonctions cognitives. L’aversion à l’incertitude est donc un problème à la fois psychologique et physique.
Conséquences émotionnelles
Émotions négatives dans une situation d’incertitude
Les recherches de Morris et de ses collègues ont démontré que l’incertitude accroît l’intensité de la peur, de l’anxiété, de la tristesse et de l’irritation. De plus, les personnes ayant une forte intolérance à l’incertitude ressentent une gamme d’émotions plus étendue : l’incertitude déclenche non seulement de l’anxiété, mais aussi de la colère et de la tristesse – des réactions qui sembleraient moins attendues en cas de simple ignorance.
Cet effet s’explique par le modèle de détresse liée à l’incertitude : l’incertitude n’intensifie pas seulement une émotion spécifique, mais crée un « fond » affectif général sur lequel tout stimulus émotionnel est perçu plus intensément.
Suppression des émotions positives
L’effet inverse est tout aussi important : l’incertitude atténue l’intensité des émotions positives. La joie, l’enthousiasme et l’anticipation sont moins marqués chez les personnes confrontées à l’incertitude. Ce mécanisme est probablement lié à la compétition entre les ressources cognitives : la surveillance anxieuse des menaces détourne l’attention des stimuli positifs.
Chez les personnes ayant une forte intolérance à l’incertitude, cet effet est plus prononcé : non seulement elles éprouvent moins de joie dans les situations d’incertitude, mais elles sont pratiquement incapables de ressentir pleinement des émotions positives tant qu’une question importante reste en suspens.
dimensions culturelles et sociales
L’indice d’aversion à l’incertitude de Hofstede
Sur le plan culturel, ce phénomène est décrit à l’aide du concept de Geert Hofstede, qui, dans les années 1970 et 1980, a introduit l’ indice d’aversion à l’incertitude (IAI) comme l’une des cinq dimensions fondamentales des cultures nationales. Les cultures présentant un IAI élevé – notamment plusieurs pays méditerranéens, le Japon et l’Amérique latine – tendent à élaborer des règles et des procédures détaillées qui réduisent l’incertitude, tandis que les cultures présentant un IAI faible – les pays scandinaves, Singapour et la Jamaïque – sont plus souples face aux situations ouvertes.
Il est important de souligner que l’indice culturel d’anxiété sociale (ICAS) est une caractéristique statistique qui décrit les tendances au niveau du groupe, et non une propriété individuelle. Au sein de toute culture, la distribution des niveaux d’ICAS individuels est très variable.
Les structures sociales comme réponse à l’incertitude
Plusieurs chercheurs en psychologie politique et sociale ont suggéré que les hiérarchies sociales rigides, les régimes autoritaires et les mouvements religieux fondamentalistes tirent une partie de leur soutien d’une aversion généralisée pour l’incertitude. Des hiérarchies claires, des explications simples et des règles précises réduisent l’incertitude informationnelle et sont donc psychologiquement attrayantes pour les personnes ayant une forte incertitude informationnelle. Ce mécanisme est décrit par Ari Kruglanski dans sa théorie du besoin de clôture cognitive (NFCC), conceptuellement proche de l’incertitude informationnelle, mais qui décrit un besoin cognitif plus large de connaissance complète.
Approches thérapeutiques
thérapie cognitivo-comportementale
La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) axée sur l’incertitude, développée par Dugas et Robichaud, vise à modifier directement les croyances relatives à l’incertitude. Ses principaux éléments sont l’exposition systématique à des situations d’incertitude (expériences comportementales) et la transformation des croyances relatives à l’incertitude, perçue comme dangereuse et intolérable.
Une différence fondamentale avec la TCC classique réside dans le fait qu’elle se concentre non pas sur le contenu des pensées anxieuses, mais sur l’attitude face à l’inconnu lui-même. Le patient apprend non pas à « résoudre » l’incertitude (ce qui est souvent impossible), mais à maintenir son fonctionnement malgré elle. L’efficacité de cette approche a été confirmée par plusieurs essais contrôlés randomisés.
Thérapie d’acceptation et d’engagement
La thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) aborde l’aversion à l’incertitude sous un angle différent. Plutôt que de modifier les croyances relatives à l’incertitude, l’ACT développe la flexibilité psychologique, c’est-à-dire la capacité d’agir en accord avec ses valeurs, même lorsque des pensées et des sentiments associés à l’incertitude sont présents et désagréables.
Des études longitudinales menées pendant la pandémie ont confirmé que la flexibilité psychologique est l’un des principaux facteurs de protection entre des niveaux élevés d’incertitude psychologique et les symptômes d’anxiété et de dépression.
Correction pharmacologique
Il n’existe pas de médicaments ciblant spécifiquement l’intolérance à l’incertitude. Cependant, les médicaments qui réduisent l’anxiété généralisée (ISRS, anxiolytiques) diminuent indirectement l’intensité de la réaction face à l’incertitude. Ceci suggère que les mécanismes neurobiologiques de l’intolérance à l’incertitude recoupent ceux des troubles anxieux, sans toutefois être identiques.
Contextes appliqués
Médecine et diagnostic
Le contexte médical est l’un des exemples les plus parlants de la manière dont l’aversion à l’incertitude se manifeste au quotidien. L’attente des résultats de biopsies, de tests génétiques et de dépistages du cancer génère une anxiété aiguë, souvent d’une intensité comparable, voire supérieure, à celle ressentie lors de l’annonce de la mauvaise nouvelle.
Cela a des implications pratiques directes. Indiquer au patient un délai précis pour obtenir ses résultats, même long, réduit considérablement son anxiété pendant l’attente, comparativement à une situation où il ignore la durée de l’attente. Connaître le délai permet au cerveau de se rassurer et allège la charge du système de surveillance des menaces.
Relations de travail et environnement organisationnel
Dans le monde de l’entreprise, les périodes de changement organisationnel – fusions, restructurations, licenciements – sont des sources classiques d’incertitude généralisée. Les recherches en psychologie organisationnelle montrent que la période d’incertitude entourant les licenciements cause un préjudice psychologique plus important aux employés que l’annonce des licenciements eux-mêmes. L’annonce que «rien ne changera» et celle de «vous serez licencié dans un mois» réduisent davantage l’anxiété que l’attente d’un licenciement incertain.
Justice et emprisonnement
Une étude sur les effets psychologiques des peines indéterminées – peines sans date de libération fixe ou détention provisoire indéfinie – a mis en évidence des différences constantes en matière d’anxiété et de dépression par rapport aux détenus dont la date de libération est connue. L’incertitude quant à la libération est corrélée à des conséquences plus graves sur la santé mentale qu’une peine longue mais dont la durée est connue.
Les décisions économiques sont à risque
En économie comportementale, l’aversion à l’ambiguïté influence les décisions financières : comportements d’investissement, assurances et choix des régimes de retraite. Les personnes présentant une forte aversion à l’ambiguïté surpaient systématiquement pour la certitude ; elles optent pour un revenu plus faible mais garanti, même lorsque la valeur espérée de l’option incertaine est supérieure. Il ne s’agit pas d’irrationalité au sens classique du terme, mais du reflet du coût psychologique réel de l’incertitude pour un individu donné.
L’aspect adaptatif de l’aversion à l’incertitude
Le stress comme signal de risque
L’expérience de De Berker a révélé un aspect adaptatif inattendu : les participants dont le stress physiologique reflétait plus fidèlement le niveau d’incertitude ont démontré une meilleure précision dans la prédiction des menaces. Autrement dit, la réponse au stress face à l’incertitude fonctionnait comme un capteur de risque adaptatif, et non comme une simple source de détresse.
Cela concorde avec la perspective évolutionniste : face à une menace réelle, une vigilance accrue en période d’incertitude conférait un avantage pour la survie. Le problème survient lorsque ce même système s’active dans des situations qui ne présentent aucune menace objective, par exemple lorsqu’on attend une lettre, le résultat d’un entretien d’embauche ou une réponse à un message.
Incertitude et motivation modérées
Une incertitude modérée quant à l’issue positive possède un fort potentiel de motivation. C’est pourquoi les jeux, les défis créatifs et la recherche scientifique sont si captivants : la probabilité de succès n’est ni nulle ni égale à un. La prévisibilité totale du résultat réduit la motivation ; le cerveau se désintéresse d’une activité dont il « connaît » déjà l’issue.
Ce même mécanisme explique pourquoi certaines personnes choisissent délibérément des activités ou des professions risquées et très incertaines, et en retirent du plaisir. Le seuil individuel à partir duquel l’incertitude devient une source de stress plutôt qu’un facteur de motivation varie considérablement.
Mesure et diagnostic
Gammes et instruments
Plusieurs instruments psychométriques ont été mis au point pour mesurer l’intolérance à l’incertitude. Les plus utilisés sont :
- L’échelle d’intolérance à l’incertitude (IUS-27 et sa version abrégée IUS-12) évalue deux facteurs : la préoccupation prospective et la réponse inhibitrice à l’incertitude.
- L’échelle de tolérance à l’ambiguïté de Norton (AT-20) mesure la volonté positive de travailler dans l’ambiguïté.
- L’échelle de besoin de clôture cognitive de Kruglanski (NFCS) a une portée plus large, mais recoupe l’IU en termes de désir de certitude.
Ces échelles ne sont pas interchangeables : elles mesurent des concepts qui se recoupent mais restent distincts. L’IUS se concentre spécifiquement sur le malaise face à l’incertitude, tandis que la NFCS se concentre sur le besoin de connaissance exhaustive en soi.
État transdiagnostique
La nature transdiagnostique de l’intolérance à l’incertitude mérite une attention particulière. Contrairement aux symptômes spécifiques — obsessions dans le TOC ou anxiété sociale dans la phobie sociale — , l’intolérance à l’incertitude se retrouve dans la quasi-totalité des troubles anxieux et affectifs. Cela en fait une cible prometteuse pour les interventions thérapeutiques : réduire l’intolérance à l’incertitude pourrait améliorer les symptômes sur plusieurs axes diagnostiques.
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