« L’immortalité » de Milan Kundera, un résumé
Ce roman philosophique de l’écrivain franco-tchèque Milan Kundera a été écrit en 1988 et publié en français en 1990. Il conclut les réflexions de l’auteur, poursuivies dans Le Livre du rire et de l’oubli et L’Insoutenable Légèreté de l’être. En 1991, il a reçu le British Prize for Best Translated Prose. Le récit mêle des événements fictifs tirés de la vie de contemporains français à des chapitres sous forme d’essais consacrés à Goethe, Beethoven et Hemingway. Le thème central de l’ouvrage est une exploration de la manière dont le désir de laisser une trace dans les mémoires influence les actions et transforme la personnalité.
La naissance de l’héroïne et le phénomène du geste
Le récit s’ouvre sur l’observation par l’auteure d’une femme âgée au bord de la piscine d’un club sportif parisien. Prenant congé du moniteur, elle esquisse un geste gracieux de la main, typique d’une jeune femme de vingt ans. Ce bref instant amène l’auteure à considérer que le geste est plus personnel que l’individu lui-même : il y a des milliards d’êtres humains sur Terre, et pourtant l’amplitude de leurs mouvements est considérablement réduite. De ce geste fugitif naît l’idée qu’est Agnès, le personnage principal.
Agnès vit à Paris avec son mari, Paul, et leur fille Brigitte, désormais adulte. Elle souffre du bruit omniprésent, du chaos visuel de la capitale et du besoin constant de contrôler son apparence. Pour elle, le visage humain est un numéro de série aléatoire généré par l’ordinateur du Créateur. Contrairement à la plupart des gens qui l’entourent, Agnès aspire à la solitude et trouve la paix intérieure lors de rares séjours dans les Alpes, terre natale de son père disparu.
La sœur d’Agnès, Laura, adopte une approche de la vie diamétralement opposée. Tandis qu’Agnès procède par soustraction, se dépouillant de tout superflu pour atteindre son essence véritable, Laura, elle, privilégie l’addition. Elle enrichit sans cesse sa personnalité d’attributs extérieurs : un chat siamois, des passions dévorantes, des tenues excentriques, des lunettes noires et des relations amoureuses tumultueuses.
Conversations extraterrestres et catégories de mémoire
Le récit parallèle du livre transporte le lecteur dans un monde transcendantal où Johann Wolfgang von Goethe et Ernest Hemingway dialoguent. Les deux écrivains souffrent du poids de leur propre immortalité. La célébrité posthume se révèle non pas un triomphe éternel, mais une épreuve sans fin, où critiques et biographes bourgeois dissèquent les fautes personnelles, les détails intimes et les erreurs quotidiennes des auteurs. Goethe partage avec Hemingway le souvenir d’un rêve où le public venait le voir, non pas sa pièce « Faust », mais lui-même.
Kundera examine avec minutie la relation entre Goethe, alors âgé de soixante ans, et la jeune Bettina von Arnim, née Brentano. Bettina, figure emblématique du romantisme, aspire à entrer dans l’histoire grâce à sa proximité avec le grand poète. Pour elle, l’amour est un moyen de s’assurer une place dans la mémoire collective. Goethe, quant à lui, la perçoit comme une menace pour son autobiographie et la qualifie d’intrigante. Une rencontre avec Beethoven à Teplitz en 1812, au cours de laquelle le compositeur refuse de saluer la famille impériale d’un geste de déshabillage, se transforme, grâce à Bettina, en une légende sur un poète rebelle et obséquieux.
L’auteur distingue l’immortalité mineure – le souvenir des proches et des connaissances – et l’immortalité majeure – le souvenir des descendants inconnus. Il établit une catégorie à part, celle de l’immortalité comique, lorsque la descendance se souvient d’une personne non pour ses œuvres, mais pour un détail curieux ou une mort absurde, comme celle de l’astronome Tycho Brahe, décédé d’une rupture de la vessie pour avoir respecté les règles de bienséance.
La lutte pour l’image et l’imagologie
Dans la société moderne, les idéologies traditionnelles ont été remplacées par l’imagologie – le pouvoir des créateurs d’images, des publicitaires et des journalistes. L’opinion publique est façonnée non par des faits réels, mais par des sondages, des photos et des slogans percutants. Les individus cessent d’être eux-mêmes et deviennent leur propre image médiatique.
Laura entame une liaison avec Bernard Bertrand, un jeune journaliste radio, fils de l’éminent homme politique Bertrand Bertrand. Lorsque le portrait de Bernard apparaît sur les affiches publicitaires de la station, un plaisantin anonyme lui décerne un diplôme d’«imbécile fini». Cet incident absurde plonge Bernard dans une profonde crise. Il commence à prendre ses distances avec Laura, sentant que sa maturité et son ascension sociale menacent son statut.
Le mari d’Agnès, Paul, est avocat et anime une émission de radio hebdomadaire. Suite aux exigences d’imagologues réclamant une émission plus concise, celle-ci est annulée. Paul est profondément affecté par sa démission, mais trouve du réconfort auprès de sa fille, Brigitte. Laure, cherchant à retenir Bernard, le fait chanter en menaçant de se suicider et part en Martinique à sa recherche. Agnès et Paul s’inquiètent pour Laure, mais Agnès comprend que la souffrance émotionnelle de sa sœur est un moyen de manipulation et de valorisation personnelle.
La guérilla d’Avenarius et la décision d’Agnès
L’ami de Paul, le professeur Avenarius, mène une guérilla personnelle contre la laideur et la mécanisation généralisées de la vie. La nuit, il parcourt Paris en crevant les pneus des voitures en stationnement, affirmant que c’est un moyen de préserver sa liberté individuelle dans un monde indifférent. Il agit sans visée politique, transformant la rébellion en un combat personnel contre le tumulte de la société.
Agnès décide de changer de vie et de s’installer à Berne, en Suisse, où un nouvel emploi lui a été proposé. Elle rêve de vivre seule, de préserver son amour pour son mari et sa fille à distance, loin du poids quotidien de leurs regards. En route pour les Alpes afin de concrétiser sa décision, elle éprouve une rare sensation d’harmonie avec la nature.
De retour en France en voiture, Agnès est victime d’un tragique accident. Sur une autoroute, de nuit, une jeune fille fonce droit sur la chaussée, tentant de se suicider. Les conducteurs qui la précèdent font une embardée, provoquant un grave accident avec de multiples victimes. Agnès succombe à ses blessures dans un hôpital de province peu avant l’arrivée de Paul. Avant de mourir, elle demande à l’infirmière de ne prévenir personne et s’éteint paisiblement, libérée du poids de son ego.
Le cadran de l’être et la fin de l’histoire
Dans la sixième partie du roman, apparaît un personnage surnommé Rubens, un érotomane dont le parcours de vie est représenté par un cadran d’horloge. Chaque phase de ses relations avec les femmes alterne comme le mouvement des planètes : d’un mutisme athlétique et de métaphores poétiques à une franchise crue, un mysticisme érotique et, finalement, une perte totale d’intérêt pour les nouvelles relations. Seules quelques images figées subsistent dans sa mémoire, parmi lesquelles celle d’Agnès, rencontrée jadis à Rome, se détache. Apprenant sa mort, Rubens comprend que son horloge érotique a bouclé la boucle.
Après la mort d’Agnès, Paul et Laura se rapprochent. Un sentiment de deuil partagé et une attirance longtemps restée secrète poussent Laura à emménager chez Paul et à lui donner un enfant. La vie ordinaire triomphe des tragédies passées, transformant les passions d’antan en éléments d’une nouvelle structure familiale.
Dans la dernière partie du récit, l’écrivain, le professeur Avenarius et Paul se retrouvent au bord de la piscine du même club parisien. Paul paraît vieilli mais résigné à son sort : il est entouré de quatre femmes – sa fille Brigitte, revenue de voyage, sa petite-fille nouveau-née, une jeune enfant et Laura. En quittant la piscine, Laura se retourne et fait ce même geste léger et gracieux de la main qui, jadis, évoquait l’image d’Agnès dans l’imaginaire de l’auteur. Le cycle se referme, laissant les héros face à l’éternel cycle des variations de la vie.
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