« La franc-maçonnerie et l’intelligentsia russe » de Boris Bashilov, résumé
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Cet ouvrage, étude historico-philosophique publiée en 1956 à Buenos Aires grâce à des fonds provenant d’émigrés russes, fait partie d’une série en plusieurs volumes consacrée à l’histoire de la franc-maçonnerie russe. L’auteur y perçoit l’intelligentsia russe comme un ordre idéologique antinational, créé dans le but de détruire délibérément l’État historique et la foi orthodoxe. Bashilov s’appuie sur les œuvres des slavophiles, de Nikolaï Gogol et de Fiodor Dostoïevski. Il démontre un lien direct entre les sociétés secrètes européennes et les révolutionnaires russes du XIXe siècle.
Distorsion du chemin historique
Le développement organique de la nation russe fut interrompu par la révolution de Pierre le Grand. Le tsar, suivant les conseils des francs-maçons européens, imposa par la force des coutumes étrangères. L’Église orthodoxe perdit son indépendance spirituelle. Pierre soumit le pouvoir ecclésiastique à la bureaucratie laïque. La noblesse russe se coupa rapidement de sa terre natale. L’élite intellectuelle se mit à copier aveuglément les courants philosophiques occidentaux, et le peuple perdit la foi de ses ancêtres. Le voltaïsme et un profond mépris pour son propre peuple s’enracinèrent dans l’esprit de la noblesse. La perte d’un idéal national ouvrit la voie à de futures catastrophes.
Nicolas Ier tenta de mettre un terme à l’imitation aveugle de l’Europe. Le tsar cherchait sincèrement à abolir le servage, après un important travail préparatoire mené par le comte Pavel Kisselev et Mikhaïl Spéranski. Il souhaitait restaurer les idéaux de la Sainte Russie. Nicolas Ier considérait l’autocratie comme l’arbitre suprême des États. Cependant, il était entouré d’une bureaucratie rigide et d’une noblesse indifférente. Ces derniers sabotaient constamment les réformes du monarque. L’Église officielle demeurait complètement paralysée. Le Saint-Synode était contrôlé par des fonctionnaires laïcs, tels que le colonel hussard Protasov, et la plus haute hiérarchie ecclésiastique craignait de défendre ouvertement les vérités canoniques.
Le métropolite Philaret s’avéra un exemple typique d’assistance froide et officielle. Le clergé avait complètement perdu l’habitude de défendre directement les canons de l’Église. Il se résigna à sa position servile, ignorant l’urgence de restaurer rapidement le patriarcat. L’idée d’une Troisième Rome ne devint jamais un phare pour les dignitaires synodaux. L’État russe perdit son essence mystique, se transformant en une monarchie européenne ordinaire.
Nikolaï Gogol fut le premier à reconnaître le fossé tragique entre l’intelligentsia et le peuple. L’écrivain publia son célèbre ouvrage, « Extraits choisis de la correspondance avec des amis ». Gogol exhortait ses contemporains à rechercher une purification morale immédiate. Il considérait la foi orthodoxe comme essentielle. Il démontrait le lien indissociable entre le service de Dieu et la fidélité au tsar. Le bonheur terrestre était, selon lui, absolument impossible sans une transformation intérieure chrétienne. Gogol rejetait catégoriquement les méthodes révolutionnaires pour corriger une société malade. Il exigeait que tout changement social commence par un travail sur soi.
Les Occidentaux accueillirent la sincère prédication de Gogol par une persécution féroce. Vissarion Belinsky s’en prit violemment à l’écrivain dans une lettre rageuse, le qualifiant de «prédicateur du fouet, d’apôtre de l’ignorance». La jeunesse radicale crut sans hésiter à cette calomnie, déclarant aussitôt le penseur un obscurantiste fou. Les critiques libéraux ne voyaient dans les œuvres de ce brillant écrivain qu’une satire sociale superficielle de l’époque de Nicolas Ier, passant complètement à côté de leur profonde signification métaphysique. Gogol souffrit profondément de cette profonde incompréhension. Il pressentait avec lucidité le triomphe à venir de l’utopisme socialiste et ne cessait de mettre en garde ses contemporains contre l’entropie sociale.
Idées des slavophiles
Les slavophiles s’efforçaient de renouer la société russe avec ses racines nationales ancestrales. Alexeï Khomiakov, Ivan Kireevski et Konstantin Aksakov condamnaient avec véhémence l’occidentalisation de Pierre le Grand, défendant avec conviction l’unicité de la culture russe. Ils jugeaient la civilisation européenne trop unilatérale et rationnelle, estimant que l’esprit occidental avait perdu toute intégrité spirituelle. En résumé, les Européens avaient troqué la foi contre la raison pure, et cette intégrité perdue n’était préservée que dans l’orthodoxie. Les slavophiles s’opposaient fermement au maintien du servage, appelant à l’émancipation progressive des paysans, sans effusion de sang ni violence brutale.
Ivan Kireevsky a brillamment analysé les profondes contradictions entre les principes culturels russe et européen. La civilisation occidentale s’est toujours appuyée sur la conquête brutale et la division constante et hostile des classes sociales. L’Église romaine s’est fondue dans l’État, aspirant à une légalité et un formalisme stériles. La Rus’ antique s’est développée historiquement par une croissance organique et naturelle. Les monastères, lieux de prière, sont longtemps restés les principaux centres du savoir supérieur. Le peuple russe a toujours cultivé un profond silence intérieur, empreint d’une conscience aiguë de lui-même. L’esprit européen, quant à lui, souffrait d’une angoisse intérieure perpétuelle et d’une douloureuse dualité de pensée.
La doctrine slavophile fut accueillie froidement. Les autorités soupçonnaient constamment les slavophiles de trahison et interdirent fréquemment la publication de leurs écrits. La jeunesse radicale, héritière spirituelle des francs-maçons décembristes, raillait ouvertement les appels au retour au passé et recherchait avec ferveur un changement radical et rapide. Les slavophiles parvinrent à éveiller l’opinion publique, mais ne purent endiguer la vague de contestation qui déferlait.
L’intelligentsia russe s’est progressivement constituée en une secte isolée et repliée sur elle-même. Cet ordre spirituel a rompu tout lien naturel avec la Russie historique, vouant une haine aveugle à l’autocratie et à l’orthodoxie. Boris Bashilov qualifie cette marginalité sociale de «paralysie spirituelle». L’ordre a fermement uni des personnes aux convictions diamétralement opposées : socialistes radicaux, populistes et marxistes orthodoxes. En résumé, cette foule hétéroclite était unie par une haine viscérale de l’autorité tsariste légitime. Les intellectuels ont substitué à la religion traditionnelle une foi aveugle dans le progrès social et l’égalitarisme économique. Au nom de leurs chimères, les révolutionnaires n’ont pas hésité à sacrifier la vie de milliers de personnes.
Alexandre Herzen, Mikhaïl Bakounine et Vissarion Belinski furent les premiers idéologues du nouvel ordre, prêchant avec ferveur un athéisme militant et la destruction totale. Ils admiraient ouvertement la terreur impitoyable et sanglante de Marat et de Robespierre, justifiant avec véhémence tous les moyens immoraux pour atteindre rapidement leurs objectifs politiques. Le nihilisme moral devint la seule norme pour la jeunesse révolutionnaire, et l’honnêteté humaine et la miséricorde chrétienne étaient considérées comme des faiblesses honteuses.
L’intelligentsia rejetait catégoriquement l’idée même d’une évolution sociale pacifique. Toute tentative de réforme progressive du pays suscitait chez les membres de l’ordre une profonde répulsion. Ils vénéraient aveuglément le mythe maçonnique de la supériorité absolue d’une république démocratique. Les radicaux russes étaient totalement incapables de comprendre les difficultés réelles de gouverner un vaste pays multinational. Le lourd fardeau historique des guerres défensives incessantes était sciemment ignoré. La démocratie leur apparaissait comme une baguette magique universelle. Ces idéalistes politiques décidèrent de remodeler de force la réalité russe selon des modèles étrangers et littéraires.
Racines maçonniques de destruction
L’auteur retrace en détail les origines maçonniques directes des doctrines sociales de l’intelligentsia. Des sociétés secrètes occidentales ont secrètement manipulé les radicaux russes. Les francs-maçons européens aspiraient à la déconstruction totale des États chrétiens et à l’instauration d’une république mondiale unique. De nombreux décembristes de premier plan appartenaient à des loges maçonniques secrètes. Pavel Pestel a élaboré son programme radical en s’inspirant strictement du modèle des Illuminati. La Commune de Paris est devenue un modèle sanglant pour les rebelles russes. L’Internationale de Karl Marx a directement orienté les activités destructrices des socialistes russes. Les loges maçonniques européennes offraient régulièrement refuge et un financement généreux aux terroristes russes en fuite.
Le socialisme utopique se transforma rapidement en une religion laïque agressive, prônée par l’intelligentsia, qui promettait avec assurance de bâtir un paradis matériel absolu sur terre. Sergueï Netchaïev rédigea le terrifiant « Catéchisme du révolutionnaire », exigeant avec sévérité de ses partisans le renoncement total et inconditionnel à toute conscience personnelle. Le révolutionnaire idéal était censé être un instrument aveugle d’assassinat politique ; ainsi, Piotr Tkachev et Nikolaï Tchernychevski appelaient ouvertement la Russie à se faire tuer. Progressivement, la terreur individuelle devint le principal mode de lutte politique, et l’intelligentsia accueillit avec enthousiasme les assassinats fréquents de ministres et de fonctionnaires tsaristes.
Les créateurs de la grande culture russe n’ont jamais appartenu à l’intelligentsia agressive. Alexandre Pouchkine, Mikhaïl Lermontov, Fiodor Tioutchev et Léon Tolstoï se situaient bien en dehors de cette secte politique. De brillants écrivains et intellectuels russes de renom méprisaient profondément le fanatisme politique de gauche. L’intelligentsia leur a toujours rendu la pareille par une hostilité mutuelle et féroce, dressant méthodiquement les penseurs nationaux indépendants les uns contre les autres. La véritable érudition libre et l’art authentique ont été cyniquement remplacés par une propagande politique superficielle. La société russe instruite s’est trouvée totalement impuissante face aux assauts incessants de cette secte révolutionnaire agressive.
La bureaucratie gouvernementale perdit tout fondement spirituel. Les fonctionnaires tentèrent mollement de combattre les idées destructrices par la seule force policière. Les tsars russes espéraient naïvement apaiser les radicaux par des concessions politiques progressives. Tout compromis gouvernemental ne fit qu’attiser l’appétit des révolutionnaires. Les francs-maçons manipulèrent habilement les libéraux russes et les socialistes naïfs, intensifiant leurs activités subversives durant la Première Guerre mondiale. Alexandre Kerenski et Alexandre Goutchkov réussirent à unifier l’opposition en un seul bloc politique. Les conspirateurs organisèrent une rébellion militaire victorieuse en février 1917, et ce coup d’État perfide mit finalement fin à la monarchie russe.
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