"Savva Morozov" de Maxim Gorky, résumé
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Cet essai biographique, écrit en 1924, décrit l’évolution psychologique complexe d’un éminent industriel russe confronté au déclin inéluctable de sa classe sociale. Il s’inscrit dans un ensemble plus vaste de notes autobiographiques de l’auteur, qui comprend également des mémoires sur Léon Tolstoï, Anton Tchekhov et Vladimir Lénine.
Introduction et premières impressions
En 1896, une altercation publique éclata lors du Congrès panrusse du commerce et de l’industrie à Nijni Novgorod. Le célèbre chimiste Dmitri Mendeleïev déclara avec véhémence que ses opinions sur la politique douanière étaient partagées par l’empereur Alexandre III lui-même. Un homme trapu au visage tatar se leva de l’assistance. Avec une politesse venimeuse, il lança une remarque effrontée : les arguments du scientifique, dissimulés sous le nom du tsar, sapaient la crédibilité de la science. L’orateur s’appelait Savva Morozov.
Quelques jours plus tard, les marchands discutent avec abattement du refus du ministre Witte de prolonger les échéances des prêts de la Banque d’État. Morozov prend la parole. Il prononce un discours brillant, affirmant que le royaume de paille est éphémère et que l’État doit être bâti sur des fondements solides. Il dicte clairement le texte d’un télégramme incisif adressé à Witte. Les marchands approuvent cette initiative audacieuse. Le lendemain, le ministre accède pleinement à la requête du comité.
Quatre ans plus tard, l’auteur rencontre Morozov dans les coulisses du Théâtre d’Art de Moscou, alors en construction. Le patron d’usine, le visage barbouillé de chaux, mesure lui-même la scène au mètre ruban et réprimande les charpentiers. Il promet sans hésiter de fournir des milliers de mètres de calicot pour le sapin de Noël des enfants de Nijni Novgorod. Lors d’un déjeuner au restaurant, Morozov admire Constantin Stanislavski, qu’il qualifie d’enfant prodige. Les yeux brillants d’une lueur intense, le patron d’usine expose sa philosophie. Il modifie la maxime bien connue, déclarant : «Je travaille, donc j’existe.» Tandis que les clients du restaurant jettent des regards hostiles à l’homme riche, il admire avec enthousiasme les enseignements de Karl Marx. Il voit dans le marxisme une école formidable pour organiser la volonté humaine.
Des réflexions philosophiques et une prémonition du désastre
Lors d’une visite à Nijni Novgorod, le fabricant reste chez l’auteur jusqu’à une heure avancée de la nuit. L’érudition incroyable de son hôte se révèle alors. Morozov évoque avec amertume ses études à l’étranger et ses travaux sur les colorants. Il regrette de ne pas être devenu professeur, rêvant de fonder un institut de recherche en chimie. Le fabricant discute avec enthousiasme de la théorie de la dissociation de la matière et des expériences de Rutherford.
La conversation dérive vers la littérature. L’invité récite des chapitres entiers du roman « Eugène Onéguine ». Il vante le génie universel d’Alexandre Pouchkine, qui aurait fait de la littérature russe une littérature européenne. Le fabricant considère les œuvres de Fiodor Dostoïevski et de Léon Tolstoï comme des phénomènes purement nationaux, renforçant ainsi la vision défavorable qu’a l’Europe des rêveurs sauvages.
Une tempête de neige fait rage dehors, et l’invité critique sans ménagement l’aveuglement des industriels russes. Les riches profitent de l’illettrisme des paysans et de la désorganisation des ouvriers. Ils manipulent maladroitement les rouages de millions d’individus et attendent que le pouvoir corrompu des Romanov leur tombe du ciel. Morozov prédit une révolution rapide qui prendra des allures d’anarchie incontrôlable. La bourgeoisie sera tout simplement balayée. Le industriel confesse son amour viscéral pour le peuple russe. Il voit le talent extraordinaire des masses, qui meurent de la syphilis, de l’ivrognerie et de l’oisiveté. Il voit le salut du pays dans une tragédie sanglante capable de réveiller les forces vives.
La vie à Moscou et l’aide aux forces de la résistance
La maison moscovite de Morozov, rue Spiridonovka, ressemble à un vaste mausolée. Une opulence ostentatoire côtoie de magnifiques fresques de Mikhaïl Vroubel et des tableaux de Viktor Vasnetsov. L’épouse du propriétaire, ancienne bobineuse, se prend pour une mondaine et collectionne la porcelaine de Sèvres. Savva, quant à lui, fuit les pièces de réception. Il porte des chaussures usées chez lui et des bottes rapiécées à l’extérieur. Grand lecteur, il déteste les lamentations séniles des nouvelles d’Anton Tchekhov et prédit la gloire que le jeune Ivan Bounine réserve à ce classique.
Le riche homme soutient généreusement le Parti social-démocrate. Il fait des dons considérables au journal Iskra et à la Croix-Rouge politique. Morozov prend un risque énorme : il cache chez lui le révolutionnaire Nikolaï Bauman, recherché par la police. L’hôte clandestin dort sur la table de billard, tandis que l’officier de police Reinbot monte la garde au rez-de-chaussée. Le fabricant transporte personnellement des valises de littérature interdite jusqu’à son usine et livre des caractères d’imprimerie à Ivanovo-Voznesensk. Lors du schisme au sein du parti, il prend le parti des bolcheviks. Il qualifie les articles de Vladimir Lénine de véritable joute politique, admirant la logique implacable du leader, comparable à une partie d’échecs.
En 1903, dans l’appartement de Leonid Andreïev, des invités discutèrent d’éventuelles concessions à la monarchie. Morozov démentit les rumeurs d’une constitution imminente. Il déclara que si le gouvernement entreprenait des réformes, celles-ci seraient brutales et diviseraient l’intelligentsia. L’Europe était inaccessible par un développement pacifique ; la Russie ne pourrait la rattraper qu’au prix d’un saut révolutionnaire fatal. L’invité méprisait la philosophie de Friedrich Nietzsche, la qualifiant de cri d’un organisme malade et de symptôme de la décrépitude sociale de l’Occident.
Solitude et peur de la folie
Les funérailles d’Anton Tchekhov tournent à une farce grotesque. Le cercueil de l’écrivain arrive dans un wagon vert portant l’inscription « Pour les huîtres ». La foule suit par erreur le général Keller. Des avocats bavards, cravates colorées, marchent derrière le cercueil, discutant de datchas et de chiens. Un paroissien corpulent précède le cortège sur un cheval blanc. Au cimetière, Morozov médite sur la mort. Il éprouve un profond dégoût pour la chair en décomposition. Il compare l’instant de la mort à une chute dans une fosse à compost fétide. Il préférerait exploser sur le coup.
Un jour d’automne pluvieux, un industriel se présente à la chambre d’hôtel de l’auteur. Morozov semble malade et déprimé. Il se plaint de cauchemars épouvantables où des milliers de rats parlent. Se levant brusquement, il hurle contre les fonctionnaires incompétents du tsar qui ont perdu la guerre face aux Japonais. La solitude pèse lourdement sur le riche homme. Des hommes de main à gages brisent les fenêtres de ses ateliers à coups de pierres. Des lettres anonymes arrivent, contenant des menaces de mort et des demandes d’extorsion. Morozov comprend que ses ennemis et ses proches le rendent fou. Il craint la folie plus que la mort, car la dégénérescence est alarmante et fréquente chez la troisième génération des grands industriels.
Dimanche sanglant
À la veille du 9 janvier 1905, Morozov informe l’auteur des projets de massacre orchestrés par les autorités. Le propriétaire de l’usine lui remet son Browning et s’en va. L’auteur se joint à une délégation d’intellectuels, en compagnie de Nikolaï Annenski, Venedikt Miakotine et du provocateur Kouzine. Le soir même, ils se rendent chez le vice-ministre Rydzevsky. Ce dernier écoute les émissaires en silence, puis se détourne. La délégation se dirige ensuite vers Sergueï Witte. Dans un bureau orné d’un portrait de l’Empereur, Witte boit un liquide trouble. Son visage retroussé et ses yeux de lynx fuyants inspirent le dégoût. Il hausse les épaules avec condescendance et profère des paroles creuses, refusant d’empêcher la tragédie.
Au matin, l’écrivain et architecte Léonty Benois descend dans la rue. Sur le pont Troïtski, l’infanterie tire à bout portant sur une foule pacifique. Des dragons surgissent de derrière la forteresse Pierre-et-Paul et fauchent les survivants à coups de sabre. Un jeune officier aux yeux bleus, le regard fixe, taillade les visages, grognant d’effort et essuyant le sang sur la croupe de son cheval. Les soldats assistent au carnage avec indifférence. Sur le pont de la Police, un cavalier poignarde un étudiant et jette son corps sur la glace de la Moïka. Sur le pont Pevcheski, une foule piétine plusieurs cavaliers. Une jeune fille passe en courant, la joue arrachée. Témoin de ces meurtres, l’écrivain rentre chez lui et rédige une critique acerbe de Nicolas II.
Le refuge de Gapon et la mort du fabricant
L’appartement de l’écrivain se remplit de personnes stupéfaites. Savva Morozov, armé, ouvre la porte. Soudain, le prêtre Georgy Gapon apparaît. Son visage est d’un bleu cadavérique, ses yeux vitreux, et il porte un manteau ridiculement long. Il arpente la pièce, réclamant du vin et implorant de l’aide. Le propriétaire de l’usine prend une paire de ciseaux émoussés et coupe avec dédain les cheveux et la barbe de l’organisateur de la marche. Pyotr Rutenberg s’assoit pour rédiger un appel aux ouvriers au nom de Gapon. Morozov emmène le prêtre chez le directeur Asaf Tikhomirov. Là, le prêtre est maquillé au point d’être méconnaissable.
Ce soir-là, Morozov fait le bilan de cette journée terrible. Il traite le tsar d’imbécile. Si l’empereur était apparu au balcon et avait nourri la foule de vaines promesses, la monarchie aurait duré longtemps. Désormais, la révolution est inévitable ; le bain de sang a donné au peuple le droit de tuer en représailles. Le propriétaire de l’usine dénonce l’humanité comme un mensonge dans la réalité russe. Il annonce sa décision de partir se faire soigner à l’étranger.
Le lendemain, l’auteur est arrêté et incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul. Morozov organise sa libération sous caution et s’enfuit du pays. À Vichy, en France, le propriétaire d’usine, malade, reçoit la visite du révolutionnaire Léonid Krasine. Morozov est en proie à une paranoïa aiguë, craignant d’être surveillé et pour sa propre femme. Bientôt, la nouvelle tombe : Savva Morozov s’est suicidé d’une balle dans le cœur. Les ouvriers refusent de croire à la mort de leur patron. Jusqu’à la révolution, une rumeur circulait dans les usines : le riche homme aurait donné tous ses biens et errerait secrètement à travers le pays.
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