« Le Don » de Vladimir Nabokov, un résumé
Ce métaroman en langue russe a été écrit en 1938. La véritable héroïne du texte est la littérature russe elle-même. L’intrigue décrit trois années de la vie d’un jeune écrivain émigré, dont le processus créatif se mêle peu à peu à la réalité. Le texte regorge de jeux de mots, d’allusions littéraires et de variations stylistiques. La fin de l’œuvre se fond harmonieusement avec le début de la création même du livre que le lecteur tient entre ses mains.
Premiers pas à Berlin
Le jeune poète Fiodor Godounov-Tcherdyntsev emménage dans une nouvelle chambre rue Tannenberg à Berlin, louée à une Allemande sans scrupules, Klara Stoba. Un jour de printemps 1926, il observe le déchargement des meubles d’un autre locataire. Son premier recueil de poèmes paraît. Ces textes sont dédiés à une enfance insouciante dans le Saint-Pétersbourg d’avant la révolution et au domaine familial, Lyoshino. Fiodor relit avec enthousiasme ses propres poèmes, faisant revivre les images de jouets mécaniques, d’une balle perdue, d’ombres inquiétantes sur le mur et d’un énorme crayon Faber. Le jeune homme attend avec impatience les critiques élogieuses de la presse. La couverture blanc crème du recueil évoque un sentiment de bonheur absolu.
Ce soir-là, le jeune homme rend visite aux Chernyshevsky. Alexandre Yakovlevitch et Alexandra Yakovlevna sont inconsolables depuis le suicide de leur fils Yasha. Le jeune homme s’est donné la mort par balle dans la forêt de Grunewald à cause d’un banal triangle amoureux impliquant son ami Rudolf et l’étudiante Olya. Le père de Yasha sombre peu à peu dans la folie, hanté sans cesse par le fantôme de son fils. Alexandre Yakovlevitch dissimule vainement sa folie derrière des rires tonitruants. Chez les Chernyshevsky, Fiodor rencontre l’écrivain Vassilievitch, l’ingénieur Kern, la jeune et pâle Tamara et la simple Lioubov Markovna. Les invités assistent à la lecture d’une tragédie philosophique de l’auteur riganais Bush.
Tard dans la nuit, Godounov-Tcherdyntsev rentre chez lui. Il s’avère qu’il avait pris par erreur les clés de son ancien appartement. Le poète attend longuement dans la rue obscure. Il parvient enfin à entrer. Jusqu’au matin, il compose de nouveaux vers.
L’image du père
Fiodor se rend à un cours avec un vieux propriétaire de papeterie qui souhaite apprendre à parler couramment le français. Dans le tramway, le jeune homme est exaspéré par les passagers allemands. Sur un coup de tête, le poète sèche les cours. Sa mère, Elizaveta Pavlovna, arrive à Berlin. Ils partagent une même mélancolie et un timide espoir de revoir Konstantin Kirillovitch Godounov-Tcherdyntsev. Le célèbre entomologiste et explorateur russe a disparu en Asie en 1917. La rumeur court qu’il serait mort en Sibérie lors de son voyage de retour. Sa mère apporte à Fiodor une vieille photographie de Leshina, qui éveille en lui de tendres souvenirs.
Fiodor se plonge dans les souvenirs des expéditions de son père. Les chaînes du Tian Shan, le désert du Lop Nor et les plateaux tibétains défilent sous ses yeux. Il voit des cosaques, des chameaux chargés et les couleurs chatoyantes de rares papillons asiatiques. Son père était un homme indépendant, au caractère sévère et au charme mystérieux. Il abhorrait le mensonge et explorait avec audace des gorges montagneuses vierges de toute civilisation. L’écrivain décide alors de rédiger une biographie documentaire de Konstantin Kirillovich. Il rassemble des documents, étudie des cartes et relit les notes de ses contemporains.
Fiodor se rend vite compte qu’une présentation factuelle et factuelle est impossible. Son style poétique déforme la rigueur scientifique. Le travail s’interrompt. La propriétaire lui demande de quitter les lieux. Il emménage chez la famille Shchegolev, rue Agamemnon.
Un nouvel appartement et un amour secret
La vie des Chtchegolev est rythmée par les bruits du quotidien. Boris Ivanovitch Chtchegolev ennuie souvent Fiodor avec des réflexions politiques creuses, des prédictions absurdes et des plaisanteries grivoises. Marianna Nikolaïevna se dévoue corps et âme à son mari. La belle-fille de Chtchegolev, Zina Mertz, déteste l’atmosphère domestique et abhorre son travail au cabinet de l’avocat Traum. Elle subit le despotisme du directeur, Hamekke, compatit avec la vieille secrétaire épuisée, Dora Wittgenstein, et endure patiemment le patron narcissique, Traum. Zina a une oreille fine pour la littérature et une grâce remarquable. Elle honore la mémoire de son défunt père, Oskar Mertz.
Une idylle passionnée naît entre Fiodor et Zina. Ils cachent leur relation à leurs parents, s’engageant à ne jamais se parler en leur présence. Les amoureux se retrouvent secrètement la nuit dans les rues de Berlin, s’embrassant à l’ombre des grilles et des arbres. Zina devient l’auditrice et la muse idéale du jeune écrivain. Des conversations imaginaires avec le poète Köntcheïev, à propos des œuvres de Pouchkine, Gogol, Fet et Nekrassov, inspirent Fiodor. Durant son temps libre, il compose avec enthousiasme d’élégants problèmes d’échecs, trouvant une harmonie rigoureuse dans les mouvements des pièces.
Immersion dans l’histoire
Une citation fortuite dans une revue d’échecs attire l’attention de Fiodor sur Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski. Godounov-Tcherdyntsev emprunte à la bibliothèque les œuvres et les journaux de cette figure emblématique des années 1860. L’étude de ces textes anciens lui révèle l’absurdité et le caractère comique de l’esthétique matérialiste. Fiodor rédige une biographie audacieuse et satirique de Tchernychevski. Zina tape le manuscrit.
Biographie de Tchernychevski
Le quatrième chapitre du roman est entièrement constitué du texte d’un livre écrit par Fiodor. Cette biographie retrace le parcours de Nikolaï Gavrilovitch, de sa jeunesse à Saratov jusqu’à sa mort. Le jeune Tchernychevski tient un journal de séminaire méticuleux, pleure sans cesse sur ses poèmes et tente, sans succès, d’inventer une machine à mouvement perpétuel à partir de bassines et de bouchons de liège. Il épouse la capricieuse et frivole Olga Sokratovna, et supporte docilement ses nombreuses infidélités, ses lubies et ses crises d’hystérie.
En 1855, Tchernychevski soutint à Saint-Pétersbourg sa thèse sur le rapport esthétique entre l’art et la réalité. Il jugeait la beauté des visages féminins d’après les estampes exposées en vitrine. Il méprisait la poésie pure, détestait les vers de Fet et prônait l’utilité sociale. Son travail éditorial au journal « Sovremennik » fit de lui une figure emblématique de la jeunesse radicale. Le gouvernement craignait l’influence de ce publiciste maladroit.
Chernyshevsky est emprisonné à la forteresse Pierre-et-Paul. Dans sa cellule, il compose le roman didactique «Que faire?». Le manuscrit tombe accidentellement du traîneau de Nekrasov, mais le fonctionnaire désargenté retrouve et rend le paquet rose. Le tribunal condamne Nikolaï Gavrilovitch aux travaux forcés, sur la base de preuves grossièrement fabriquées par la police et de lettres falsifiées du traître à moitié fou Kostomarov. Après une exécution civile publique sous la pluie, Chernyshevsky est envoyé en Sibérie.
De longues années passées à Viliouïsk, ville reculée de Yakoutie, sont marquées par la maladie, la lecture incessante et l’écriture de romans utopiques sans talent. Sa rencontre avec Olga Sokratovna, récemment arrivée, ne dure que quatre jours. De retour d’exil à Astrakhan, le penseur vieillissant et malade traduit l’Histoire du monde en plusieurs volumes de Weber. Son fils Sacha sombre peu à peu dans la folie. La vie de Tchernychevski s’achève dans le délire et une mort paisible à Saratov.
Scandale littéraire et anticipation de la liberté
La publication de la biographie de Tchernychevski provoque un tollé dans la presse. Le critique varsoviens Linev publie une critique d’une absurdité grotesque, déformant complètement l’intrigue. Le critique parisien Christophe Mortus accuse hypocritement Godounov-Tchernychevski de maladresse et de moquerie. Le professeur Anoutchine accuse avec véhémence l’auteur de profaner un dogme social progressiste. Seul le poète Kontcheïev loue le style brillant et l’esprit vif du jeune auteur. Le journaliste Vassiliev refuse de serrer la main de Fiodor.
Alexandre Yakovlevitch Tchernychevski meurt. Avant de mourir, il prend pleinement conscience de l’absence totale d’une vie après la mort. Fiodor assiste à la crémation, saisi d’une étrange insensibilité et d’un détachement profond. Après les funérailles, il erre sans but dans le parc avec l’écrivaine Chirine, sourd et aveugle à la beauté de la nature.
Fiodor assiste ensuite à une réunion scandaleuse de l’Union des écrivains. Les membres, parmi lesquels se distinguent le spéculateur Gurman et le timide trésorier, se disputent violemment au sujet du détournement de trois mille marks. Les écrivains perturbent l’élection d’un nouveau conseil d’administration en proférant des insultes.
chaleur estivale
Un été caniculaire s’installe à Berlin. Boris Ivanovitch décroche un poste lucratif à Copenhague. Les Shchegolev font leurs valises et partent pour le Danemark. Zina et Fiodor ont la possibilité de vivre seuls dans l’appartement vide pendant un mois, avant l’arrivée d’un nouveau locataire allemand.
À la veille du départ de ses hôtes, Fiodor passe la journée nu dans la forêt de Grunewald. Il nage dans un lac trouble, savoure la lumière du soleil et observe attentivement les papillons dorés, les fourmis et les ombres sculptées par la forêt. Il aperçoit des sœurs évangéliques qui passent en chantant des hymnes. On lui vole tous ses vêtements, ne lui laissant qu’une chaussure et ses clés. Le poète, vêtu seulement de son maillot de bain, est contraint de s’expliquer auprès d’un policier indigné. Le jeune homme rentre chez lui en taxi.
Ce soir-là, Fiodor accompagne les Shchegolev à la gare. Il retrouve Zina et ils dînent à la terrasse d’un restaurant. L’écrivain confie à sa bien-aimée un grand projet créatif : écrire un roman sur la façon dont le destin les a habilement réunis, grâce au déménagement des Lorentz et à la robe de bal de sa cousine Raïssa. Les jeunes gens rentrent lentement chez eux dans l’obscurité parfumée. Arrivés devant l’immeuble, ils s’aperçoivent soudain qu’ils ont perdu les clés de leur appartement. Le livre s’achève sur des vers rythmés, promesse d’une vie qui se poursuit au-delà de la dernière page.
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