« Cartes sur table » de Max Fry, un résumé
Ce recueil de 2016 abolit les frontières rigides entre la réalité physique et les aspects les plus sombres du quotidien urbain. Les personnages transcendent la mort grâce à la créativité, à des souvenirs sincères et aux rêves lucides. Des figures mélancoliques se retrouvent suspendues au seuil entre l’existence physique et le néant absolu. Elles cherchent le salut dans l’art ou dans des miracles fortuits. Le livre saisit avec justesse la fragilité de la conscience humaine, en équilibre précaire au bord du gouffre.
Cet ouvrage est une compilation rétrospective. Les récits sont extraits de différents cycles de l’auteur, notamment « Contes du vieux Vilnius », « Vents, anges et gens », « La Grande Charrette », « À propos d’amour et de mort », « La Première Ligne » et « Le Livre des Sentences ». L’anthologie forme un texte unique, synthétisant les premières expérimentations narratives de l’écrivain.
Violation des lois physiques
Dans la nouvelle éponyme, «Cartes sur table», un héros anonyme sauve Vilnius de la destruction. Assis sur le toit de tuiles brûlant d’un immeuble de trois étages rue Etmonų, après avoir bu une bière amère avec son ami Stefan, il choisit de donner un sens à son existence, se sacrifiant volontairement pour sauver la ville de l’horreur solaire blanche qui approche. Le héros renaît au son de la clarinette.
« De quelle couleur sont vos danses ? » décrit le studio de la chorégraphe Frida, situé au premier étage d’un vieil immeuble gris de la rue Raugiklos. Les cours de danse de salon ne coûtent que dix litas. Les élèves du studio, qui ont vécu de profondes tragédies personnelles, guérissent leurs blessures psychologiques en visualisant des couleurs vibrantes à travers leurs mouvements. Felix, ancien musicien endeuillé par la mort de son amie Lis, danse d’un vert émeraude frais, se sentant enveloppé d’un brouillard coloré et retrouvant la capacité de respirer.
Le monologue «Nous vivions sous des tentes et nous lavions avec des perles» se lit comme une pénitence poétique. Le héros se tient devant une porte ocre rouge au troisième étage. Il s’excuse auprès de sa bien-aimée pour ses mains froides et la demi-bouteille de rhum brun. Le voyageur trempé promet de réinventer leur histoire commune, de façonner de nouveaux corps forts à partir de feutre doux et d’éclats de miroir scintillants.
Illusions de la mémoire
Le jeune homme du conte «Le Démon de Cracovie» gagne sa vie comme statue vivante sur la place du marché. Une longue robe de tissu argenté, confectionnée par sa femme Jana, transforme par hasard cet ancien étudiant de l’Université de Technologie de Varsovie en guérisseur local. Les touristes espagnols déposent des billets de cent euros dans son bocal, et d’un simple contact avec un gant d’argent, ils guérissent de leurs maux les plus graves.
Les paroles de «From Scraps, from Rags» nous transportent dans une soirée enneigée à Helsinki. Atteint d’une maladie incurable, Yuri boit un glögi corsé et reçoit de la géante finlandaise Tuuli une étrange poupée de chiffon artisanale ornée d’un troisième œil brodé. Rencontrant la Mort – une silhouette inquiétante vêtue d’une veste bleue – dans le tramway numéro six, il offre la poupée en cadeau de Noël et bénéficie d’un sursis miraculeux.
Dans la nouvelle « Douce Prune », un voyage à Odessa dans une vieille voiture couleur de mercure renversé s’accompagne d’un étrange enchevêtrement de souvenirs d’autrui. Le narrateur échappe à la désintégration de sa personnalité en fumant du tabac parfumé à la prune. Ce rituel l’aide à rester ancré dans le présent.
L’intrigue de « Cutlet » s’articule autour d’un traumatisme d’enfance profondément enfoui. Un garçon de douze ans, cédant à la volonté inflexible de sa mère cuisinière, abandonne un chaton duveteux à l’oreille rouge dans un parc humide et froid. Plus de vingt ans plus tard, devenu adulte, il retourne dans sa ville natale, trouve un vieux buis, accomplit symboliquement son geste et glisse l’animal sous sa veste.
Messagers de l’invisible
L’artiste Irma, du récit «Karlson, qui?», noue une amitié singulière avec Kelly, un génie marginal qui fume des cigarettes fines. Les promenades nocturnes sur les toits glissants et humides sauvent l’héroïne du désespoir de la vie en communauté. Après la mort de Kelly par overdose, Irma s’installe à Vilnius et rencontre le sosie de son amie dans une épicerie fine de la rue Stikliu.
La nouvelle «Ne dis rien» raconte l’histoire de Tanya, contrainte de garder des poissons à Saint-Pétersbourg. La veille du Nouvel An, son amie Bobka vient lui rendre visite, accroche des centaines de guirlandes scintillantes au plafond, apporte un sapin de Noël et achète des mandarines. Plus tard, la jeune fille, sous le choc, apprend de son ami Alexeï que Bobka est décédée en novembre.
Le protagoniste de «Geshechka» découvre par hasard l’appareil photo compact du photographe décédé Mark Glints. Des clichés de toits enneigés, aux miroirs dépliés, révèlent une réalité optique altérée. Un caméraman photographie la ville en pleine tempête de neige, à quatre pattes. Bientôt, Fabian Faich, l’ange de la mort incarné, lui serre le cœur de ses doigts glacés.
Dans le conte «Cache-cache», une petite fille se cache de son amie Olka dans une cave en ruine d’un terrain vague. Rampant à quatre pattes dans un tunnel sombre et humide, elle débouche sur les rives du Styx, fleuve souterrain. L’enfant effrayée donne trois kopecks au passeur Charon, furieux.
Villes et vagabonds
Venise s’impose comme un sujet vivant et à part entière dans la nouvelle « Tout le monde l’aimerait ». Tony, un habitant du coin, confie à un ami de passage que la cité antique matérialise les fantasmes secrets des touristes. La matinée idyllique de Stella, insouciante et longiligne, au Campo di San Silvestro, se révèle n’être qu’une projection saisissante des pensées de Valya, une professeure de mathématiques blasée de Gomel, qui fume dans l’entrée.
Le protagoniste de la nouvelle « Quand les saints défilent » entend du jazz américain sur le pont Saint-Louis à Paris. Un musicien âgé, trombone à la main, ressemble trait pour trait à son père, abattu dans les Balkans dix-sept ans plus tôt. Remarquant que les vieillards ne projettent pas d’ombre sous les réverbères à dix heures du soir, l’homme prend conscience de l’absence de la mort physique.
«Une conversation en allemand» réunit cinq Londoniens dans une boutique ésotérique en sous-sol. L’écrivain Fabian Feich, vêtu d’un short rose, leur enseigne sa langue maternelle, recueillant ainsi la matière d’un futur ouvrage. On découvre rapidement que Feich est un intermédiaire entre les âmes, guidant avec précaution la vie d’une centenaire, Greta Franzevna, vers l’au-delà.
Perte et oubli
Dans le texte « Rivière Amélies, téméraire », un homme, ayant perdu sa femme Lyuska et son enfant, descend d’un train sur le quai. Ses illusions destructrices, d’une véracité quasi-totale, incarnées par le café de la gare, menacent l’équilibre fragile de l’univers. Des agents du Code des frontières lui offrent à boire de l’eau fraîche du Léthé, lui procurant un oubli salvateur.
Dans « Le Chat d’Hélène », un mythe antique est réinterprété avec ironie. La reine spartiate déplore amèrement auprès de son compagnon à quatre pattes la mort de son bien-aimé Pâris, survenue durant les six années de siège de Troie. Le chat, pragmatique, considère les passions humaines comme une folie passagère et préfère la tranquillité et la chasse aux souris.
Dans la nouvelle « Tout l’or des routes », le narrateur utilise un générateur de nombres aléatoires pour choisir une île française pour ses vacances d’été. Bloqué dans la gare déserte de Ponte Leccia, sous une chaleur étouffante dépassant les 37 degrés, il sombre dans la mélancolie. Un voyage de jeunesse à Karolino-Bugaz, au bord de la mer Noire, lui revient en mémoire, où la voûte céleste se métamorphosait soudain en les miroirs scintillants de la mythique Route.
Dépasser la limite
L’épisode de Riga, intitulé «Le plus beau consul du monde», décrit le deuil des amis suite à la noyade de leur ami Marik en Inde. En observant la mystérieuse consule androgyne en blouse blanche, les personnages découvrent par hasard sur les murs de pierre des inscriptions de leurs jeux d’enfance, écrites dans la langue imaginaire de Yokki. Ces messages leur apportent du réconfort et les aident à faire leur deuil.
L’œuvre «Du point de vue d’une chèvre» propose une perspective zoologique sur le problème bien connu de la traversée d’une étendue d’eau. La chèvre, se trouvant dans la barque silencieuse de Charon, perd sa peur animale et accepte la rive sombre et irréelle comme un prolongement naturel de son parcours végétal.
Dans le récit routier « L’Inzynite de l’Étrange », les amis de Tom et le narrateur roulent de nuit vers Gdansk. Leur voiture plonge dans un brouillard anormalement dense à 100 kilomètres à l’heure. Chantant à tue-tête des chansons de Frank Sinatra, les personnages s’extirpent du brouillard enveloppant et rejoignent la route goudronnée.
« Tête et lyre flottant sur l’Hébrou » est un concert instrumental de musique ancienne donné au château de Trakai. Le flûtiste Rodrigo interprète en direct une partition complexe, accompagné par l’esprit de l’ami défunt de Roger. Les vibrations acoustiques estompent les frontières infranchissables entre les états physiques de l’être, ne laissant place qu’à une pure harmonie musicale.
La collection s’achève sur la miniature « Hawa Shimali, Hawa Janubi », où les vents du monde sont personnifiés. Au cœur de la nuit, de puissants éléments se rassemblent aux abords du désert, prenant la forme d’enfants espiègles. Une voix divine les appelle pour le souper.
- L’intelligence artificielle jette le doute sur la paternité de deux tableaux de Jan van Eyck : ceux intitulés « Saint François » sont remis en question.
- Techniques de peinture à l’huile : de Giotto à Raphaël
- Le baroque éternel. Du XVIIe au XXIe siècle
- Les meilleurs films sur les artistes : leur vie et leurs œuvres
- "James Bond" de Ian Fleming
Vous ne pouvez pas commenter Pourquoi?