Résumé de « La Mort d’un chien » de Boris Akounine
Ce roman polyphonique, à la fois historique et philosophique, se déroule en 2023. Les destins des personnages, dans l’Union soviétique des années 1960, s’entremêlent étroitement avec les intrigues d’espionnage de la guerre civile et les réflexions existentielles sur la vieillesse. Il clôt la série « Album de famille » et en est le sixième tome (après « Aristonomie », « L’Autre Chemin », « Russie heureuse », « Trésorium » et « Paix et Guerre »).
Le dégel soviétique et la double vie
Marat Rogachov, ancien rescapé d’un orphelinat et lauréat du prix Staline, connaît une période de créativité sans précédent. Suivant les conseils de son mentor, Kondraty Grigoryevich, aujourd’hui disparu, il adopte une nouvelle approche littéraire : il écrit librement, sous forme d’ébauches, puis remanie impitoyablement le texte pour les publications officielles. Les souffrances fantômes qui subsistent captivent les lecteurs. Le succès est au rendez-vous avec le roman court « Voyage du dimanche » et le scénario de la série télévisée sur les Tchékistes, « Mains propres ».
L’accès aux archives du département permet à Rogachov de commettre un acte désespéré : il dérobe de vieux carnets à Sidney Reilly. Le célèbre agent britannique y avait laissé des extraits du traité japonais sur les samouraïs, « Hagakure ». Fasciné par la personnalité de Reilly, Marat travaille secrètement à un roman intitulé « Seijitsu ».
Le succès fulgurant de Rogachov attire l’attention de son ex-femme Antonina, fille du dramaturge stalinien Tchoumak. Cette femme pragmatique revient auprès de son mari et prend fermement les rênes de sa carrière. Antonina persuade Marat de se battre pour obtenir le droit d’écrire le scénario d’une fresque cinématographique monumentale et de renouer avec sa fille adolescente, Macha.
Parallèlement, Marat s’immerge dans la vie bohème. Le salon littéraire du romancier Grivas réunit les esprits les plus brillants de Moscou : le poète Jack Vozrozhdensky, le marxiste Koschei et le réformateur du parti Koryaga. C’est là que l’écrivain rencontre la jeune anticonformiste Agata Stern. Cette femme intransigeante refuse de se soumettre à la culture soviétique et dénonce sans ambages la prose officielle. Soucieux de prouver sa sincérité, Marat emmène Agata au cimetière Donskoïe. Il lui montre les véritables sépultures des personnages effacés de son roman. Parmi eux, sa mère, rescapée des camps, brisée et fumeuse invétérée, et son père bolchevique, exécuté en 1936.
Un roman dans le roman
Le texte clandestin de Marat, « Seijitsu », décrit les événements de Moscou de 1918. Sidney Reilly, se faisant passer pour un homme d’affaires grec, complote pour renverser les bolcheviks. Il perçoit la dictature rouge comme un dragon menaçant le monde entier.
Le vice-président de la Tchéka, Yakov Peters, apprend le complot des Fusiliers lettons par ses agents secrets, Sprogis et Buikis. Impitoyable, Peters tend un piège aux Britanniques, utilisant le commandant d’artillerie Eduard Berzin comme appât. Reilly remet des millions de roubles à Berzin pour financer la rébellion, croyant naïvement acheter les services de sécurité du Kremlin, mais Berzin agit en réalité sur ordre de la Tchéka.
Le Britannique mène une double vie, tiraillé entre deux femmes : l’impétueuse actrice Lisa Otten et la discrète dactylo Olenka. Un plan infaillible visant à attaquer le gouvernement soviétique au théâtre Bolchoï est déjoué par des tentatives d’assassinat spontanées perpétrées par des socialistes-révolutionnaires isolés contre Ouritsky et Lénine. Craignant une arrestation soudaine, Reilly prend la fuite, mais sa bien-aimée Lisa est emprisonnée à la Loubianka. Pour sauver Olenka, qui lui fait confiance, il la convainc de remettre volontairement le reste de son argent aux tchékistes et de le renier. Plus tard, à Odessa en 1919, Reilly est vaincu lors d’une opération secrète par le tchékiste Georges Lafar, qui parvient à corrompre le commandement français et à contrecarrer l’intervention de l’Entente. En 1925, des agents du GPU attirent Sydney en URSS, le soumettent à de longues tortures psychologiques et l’abattent alors qu’il marche à Bogorodsk.
Dissidence et effondrement des espoirs
Agatha éloigne Marat des salons bourgeois et l’entraîne dans un véritable cercle dissident de «séminaristes». Les réunions ont lieu dans une datcha près de Moscou, où règne une atmosphère de liberté et de prise de risque dans les échanges d’opinions. L’écrivain y rencontre le bibliothécaire Choubine, qui publie ses nouvelles à l’étranger sous pseudonyme, et l’ancien physicien nucléaire Zelikman.
Un jour, un rebelle spontané surnommé «Ryzhiy» arrive dans la région. Il parcourt librement le pays, affichant dans les gares des appels manuscrits à la révolte violente contre le parti. Les intellectuels moscovites le considèrent avec suspicion et méfiance. Mais Agatha choisit le simple d’esprit Ryzhiy, repoussant les avances timides de l’écrivain. Elle apprécie la simplicité de cet homme, son absence de prétention intellectuelle.
Les journées d’août 1968 apportèrent une terrible nouvelle à Moscou : les chars du Pacte de Varsovie entraient en Tchécoslovaquie pour réprimer le Printemps de Prague. Toute pensée éprise de liberté fut anéantie. Tandis que les frondeurs de salon sombraient dans la dépression et cachaient leurs poèmes audacieux dans des tiroirs, des « séminaristes » désespérés tentèrent d’organiser une manifestation publique sur la place Rouge, mais furent aussitôt maîtrisés par des agents du KGB.
Le père d’Antonina, le dramaturge âgé Chumak, est véritablement ravi. Il a reçu une commande lucrative pour une pièce antisémite sur le barrage d’Assouan et anticipe le retour du régime stalinien. Incapable de supporter ce cynisme, Marat insulte ouvertement son beau-père.
Traité sur la vieillesse et le fardeau du choix
Le destin réunit Rogachov et le vieil anesthésiste Anton Markovitch Kloboukov. Avant la révolution, le professeur connaissait le père de Marat. Anton Markovitch est heureux en ménage avec une jeune traductrice, Tina, et le couple élève leur fils, Marc.
Après avoir subi un grave infarctus, un médecin rédigea son propre traité, «La Science de la Vieillesse». Dans ce manuscrit, il expose méthodiquement comment supporter la maladie, comment trouver de nouvelles sources de bonheur après l’extinction des passions et comment surmonter la peur primordiale de la mort. Le vieil homme perçoit la perte de force physique et de statut social comme un échange bénéfique contre du temps libre et de l’indépendance. Kloboukov cite la paix intérieure qui découle de l’expiation des erreurs morales passées comme la condition essentielle d’un déclin serein. Il avait jadis trahi son ami d’université, Innokenty Bakh, mais une conversation avec Marat lui révéla que ce dernier l’avait pardonné avant de mourir.
Les espoirs d’une retraite paisible du professeur s’effondrent aussitôt après les événements de Prague. À la veille de l’invasion, Kloboukov, naïvement, autorise le médecin tchèque František Kvapil à s’adresser à ses collègues moscovites. Furieuse, la direction du parti lance un ultimatum impitoyable : soit Anton Markovitch se repent publiquement et dénonce l’invité étranger, soit toute la clinique est dissoute et ses subordonnés font l’objet d’une enquête. Conscient du désespoir absolu de sa situation, Kloboukov décide de sacrifier sa propre réputation pour sauver ses collègues innocents. Lors d’un discours de repentir humiliant prononcé à une réunion de l’institut, le cœur du vieil homme s’arrête.
Les événements sombres de cette période cruciale transparaissent dans le journal intime du colonel du KGB, Serafim Blyakhin. Cet officier cynique construit froidement sa carrière en assistant la toute-puissante direction du comité dans la gestion de la crise tchécoslovaque. Il brûle régulièrement son journal secret dans un cendrier après l’avoir écrit. Blyakhin utilise habilement Marat pour empêcher la publication des mémoires convenues de son père, un ancien combattant. En échange, le colonel permet à l’écrivain d’accéder au dossier d’enquête classé de Pankrat Rogachov. Marat lit avec amertume les rapports d’exécution de 1935. Il apprend que son illustre père bolchevik a succombé à la pression des enquêteurs et s’est effondré, s’incriminant lui-même et ses camarades.
La véritable valeur de la vie
Le point culminant de cette tragédie politique se déroule devant les murs de l’hôtel Rossiya. La Rousse, désespérée et déguisée en réparateur, escalade un haut lampadaire devant une foule de touristes étrangers et déploie une banderole où l’on peut lire : « Prague, nous sommes avec vous ! » Agatha filme toute la scène avec une caméra portable, espérant faire sortir clandestinement à l’étranger les images compromettantes.
Les agents de la sécurité d’État repoussent immédiatement les étrangers désorientés à l’intérieur du bâtiment. Lors d’une tentative brutale pour faire descendre un manifestant d’un poteau, Ryzhiy fait une chute mortelle sur les pavés. La courageuse Agatha est arrêtée sur-le-champ et le film qu’elle avait réalisé est confisqué. Marat assiste à l’horrible scène derrière l’épaisse vitre du hall de l’hôtel, impuissant à intervenir.
L’histoire de Stepnyak-Kravtchinsky, membre fougueux de Narodnaya Volya, à propos duquel Rogachov a écrit un ouvrage officiel commandé par la rédaction, s’achève naturellement par sa mort. Ayant abandonné la terreur individuelle au profit de la construction systémique du parti, Kravtchinsky arpente les rues de Londres. Il contemple avec optimisme l’avenir d’un État libre, ne perçoit pas le danger imminent et est absurdement heurté par un train de manœuvre.
Dans les dernières lignes, l’auteur cite une ancienne parabole du Hagakure, texte japonais qui a inspiré le titre du roman. Le philosophe Muzai se retrouve à la dérive dans une violente tempête. Le seul canot de sauvetage est plein. Le sage cède consciemment sa place à deux femmes de basse condition, leur confiant son précieux manuscrit final. Il explique calmement à son élève stupéfaite : « La sagesse couchée sur le papier, sauvée par des prostituées, ne vaut rien. » Il est bien plus digne de sombrer avec le grand livre et de demeurer à jamais un « trésor mort », évitant ainsi avec noblesse le sort honteux d’une « personne insignifiante ».
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