« Silhouettes » de Boris Polevoy, résumé
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Les mémoires de Boris Polevoy, «Silhouettes», écrits en 1973, évoquent les images des écrivains, journalistes, artistes et scientifiques exceptionnels que le destin a mis sur son chemin. Le plus important dans cet ouvrage est l’absence de style biographique aride : l’auteur évite délibérément les monographies détaillées, s’efforçant de ne transmettre que les portraits les plus vivants, fugaces et saisissants de ses contemporains, gravés à jamais dans sa mémoire. Dans la dernière partie, il prend un risque créatif en intégrant au texte les essais autobiographiques de son ami britannique, le célèbre physicien John Bernal, qu’il lui a envoyés comme « matière première littéraire ».
Rossignol du village de la Volga
Le premier chapitre est consacré au poète paysan Spiridon Dmitrievitch Drozhjine. L’auteur se souvient de sa première rencontre, en sixième, avec cette figure emblématique venue dans une école de Tver pour célébrer sa carrière littéraire. Marqué par cette rencontre, Polevoy écrivit un article de dix lignes pour le journal provincial – sa première publication.
Des années plus tard, devenu journaliste professionnel, l’auteur se rend au village enneigé de Nizovka pour écrire un nouvel essai à l’occasion de l’anniversaire du patriarche. En chemin, il relit l’autobiographie du poète, se remémorant son enfance difficile de serf, sa pauvreté et ses pérégrinations à Saint-Pétersbourg, où le jeune homme fut serveur dans une auberge, vendeur de billets sur les quais et employé de bureau, dépensant tout son argent de poche en vieux livres. Les habitants surnomment fièrement Drozhzhin «le rossignol de notre village». Polevoy décrit la vie dans une chaumière, divisée en un atelier avec un établi et un salon bien rangé où sont conservés des livres dédicacés par Léon Tolstoï et Maxime Gorki. Autour d’un simple dîner composé de soupe au chou et de bouillie, le vieil homme critique le premier ouvrage, douteux, que Polevoy lui-même lui avait envoyé auparavant, ignorant qu’il est assis à côté de son auteur. En guise d’adieu, le poète de quatre-vingts ans chante des chansons écrites sur ses propres vers.
L’histoire d’une amitié
Cette section décrit la relation unique qui s’est nouée en 1927 entre des membres du Komsomol de Tver, membres de la rédaction du jeune journal « Smena », et Maxime Gorki, alors installé à Sorrente. À l’instigation d’Ivan Riabov, la rédaction envoya à l’écrivain le premier numéro du journal, accompagné de questions sur la littérature et la vie des jeunes. La réponse inattendue de Gorki, une longue diatribe, provoqua un véritable afflux de lecteurs auprès de la rédaction.
Polevoy se souvient d’une audacieuse mission de son rédacteur en chef, Alexei Kapustin, qui l’envoya, déguisé par la Tchéka, infiltrer les milieux criminels pour une série d’enquêtes. Les essais ne furent pas publiés, mais des amis les publièrent sous forme de livre, « Mémoires d’un minable », et les envoyèrent en Italie. Gorki adressa au jeune auteur une critique détaillée de six pages, relevant ses erreurs linguistiques et techniques et insistant sur le fait qu’un écrivain devait maîtriser sa langue avec autant de maîtrise qu’un tourneur maîtrise son métal. Ce conseil détermina le destin journalistique de Polevoy. Leur correspondance devint régulière ; l’écrivain envoyait des articles, partageait des nouvelles du chômage aux États-Unis et un article sur les caractéristiques d’un véritable écrivain prolétarien.
Durant l’été 1928, une délégation de Tver, comprenant Polevoy, le secrétaire Samuil Akselrod et la pionnière Morkovka, arriva à l’improviste à l’appartement moscovite de Gorki. L’écrivain accueillit chaleureusement ses hôtes, leur offrit à chacun un crayon, leur raconta sa visite dans une colonie pénitentiaire du GPU pour jeunes délinquants et se souvint d’avoir écouté Beethoven en compagnie de Vladimir Lénine dans cette même pièce. Bien des années plus tard, lors d’un séjour en Italie, l’auteur visita l’ancien bureau de Gorki à Sorrente, où il ne restait plus que deux paysages russes.
Non pas était, mais est!
La silhouette d’Ivan Afanassievitch Riabov, essayiste et poète de talent, ami de longue date de l’auteur rencontré à Smena et à Pravda. Polevoy se souvient de leur première rencontre dans le bureau enfumé du Comité provincial du Komsomol de Tver, où le jeune homme à la mèche rebelle chantait des poèmes d’Essenine et les siens. Riabov alliait un esprit critique aiguisé à une immense générosité ; il pouvait critiquer sévèrement un travail bâclé, mais cherchait toujours à aider autrui.
Son style d’écriture enjoué et raffiné est décrit, ponctué de citations concises des classiques qu’il connaissait bien. Riabov appréciait profondément la vie villageoise, aimait la précision de la langue russe et consacra sa vie entière à l’étude du journalisme russe, écrivant notamment un livre sur Gleb Ouspenski. Polevoy relate des anecdotes amusantes de leurs rencontres, ridiculisant les manifestations d’arrogance et la réécriture de la réalité que Riabov abhorrait fondamentalement, affirmant que le véritable journalisme ne naît que du contact direct avec le réel, et non de «produits bureaucratiques formatés».
Rencontrer une légende
En novembre 1955, Polevoy, membre d’une délégation de journalistes soviétiques, rendit visite à Ethel Lilian Voynich à New York. Voynich, l’auteure du roman « Le Taon », avait été son livre préféré durant son enfance. L’écrivaine était présumée morte depuis longtemps, mais Piotr Borissov, employé soviétique de l’ONU, découvrit par hasard son adresse grâce à un détective privé. Cette Anglaise de 91 ans vivait au dix-septième étage d’un vieil immeuble, subsistant grâce aux modestes revenus de sa compagne, Anne Neel.
Dans un petit appartement, entourée de vieilles photographies de Stepnyak-Kravchinsky, l’écrivaine se remémorait sa jeunesse révolutionnaire passée à Saint-Pétersbourg comme gouvernante, ses visites aux détenus de la prison de Shpalernaya et les funérailles de Saltykov-Shchedrin. Elle racontait comment le personnage d’Arthur lui avait été inspiré par le portrait de Franciabigio au Louvre et se souvenait de sa rencontre à Londres avec son futur époux, le Polonais Mikhaïl Voynich, membre du parti Narodnaya Volia, qui avait fui l’exil en passant par la Mongolie. Elle fut stupéfaite d’apprendre que son livre avait été publié en URSS à des millions d’exemplaires. À son retour en 1958, l’appartement de Voynich était déjà tapissé d’étagères remplies d’éditions soviétiques de ses romans et d’affiches de l’opéra « Le Taon ».
Les deux visages de Samuil Marshak
Polevoy révèle la double personnalité de Samuil Yakovlevitch Marshak, qu’il a rencontré pendant la guerre à la rédaction de la Pravda. En public, entouré de dames attentionnées, le poète paraissait un vieil homme fragile, emmitouflé dans des écharpes, se plaignant faiblement de sa santé. Il s’est véritablement confié à l’auteur durant l’hiver 1955, lors d’un voyage commun en Écosse pour le festival Burns.
Dès le décollage de l’avion, Marshak se métamorphosa en un homme énergique et jovial, faisant venir une valise de cognac arménien du compartiment à bagages pour remonter le moral des passagers. Lors d’un festival en Écosse, Marshak devint une figure incontournable : mineurs, poètes et lords admiraient ses traductions, et Hugh MacDermitt reconnut leur supériorité sur les versions anglaises. Plus tard, parmi les organisateurs de la revue « Youth », Marshak participa activement à son fonctionnement, corrigeant la mise en page et critiquant avec sarcasme ses défauts. Polevoy relate un épisode tragique : le poète, aveugle et mourant, téléphona pour la relecture de sa pièce « Smart Things », cherchant à corriger l’intonation du roi du conte, et mourut le soir même.
Réalisateur et figurants
Le voyage de l’auteur à Londres avec le réalisateur Vsevolod Illarionovitch Poudovkine en 1950. Après que les autorités britanniques eurent perturbé le congrès pour la paix à Sheffield en refusant des visas à la plupart des délégués, Poudovkine et Polevoy furent autorisés à entrer grâce à une erreur des services secrets. À Prague, Alexandre Fadeïev leur remit un sac contenant des provisions et les précieux bons pour le transport des délégués jusqu’à Varsovie.
Poudovkine fit preuve d’une remarquable habileté à la douane londonienne, déclarant avec désinvolture aux agents qu’il transportait une bombe atomique destinée à faire sauter Buckingham Palace, ce qui les amusa et leur évita une inspection approfondie de ses bagages. L’auteur décrit leur séjour sous la surveillance de deux agents de la police britannique, que Poudovkine surnommait avec humour le « Noble Père » et le « Comédien ». Lors d’un congrès à Sheffield, ils rencontrèrent Pablo Picasso qui, à l’aide de pétales de fleurs froissés, peignit directement sur une serviette un portrait psychologique poignant de Poudovkine endormi, dans le style du « Sauveur non fait de main d’homme ».
Antey est un homme bien.
Dans cette section, l’auteur relate la création de son premier roman court, « L’Atelier brûlant », inspiré d’essais sur un forgeron des ateliers de Tver qui, à la surprise générale, bat le record de son contremaître. Le sujet ne se prêtant pas à une publication dans un journal, Polevoy l’a remanié pour en faire une œuvre de fiction.
Fiodor Ivanovitch Panferov, rédacteur en chef de la revue «Octobre», s’intéressa au manuscrit et invita le jeune auteur à Moscou. Panferov, un homme robuste de la Volga, amateur de thé servi dans une soucoupe, entoura Polevoy de soins attentifs et lui assigna un éditeur externe expérimenté. L’écrivain possédait un don rare pour les relations humaines ; dès son arrivée à Kalinine, il se rendit à la forge de l’usine pour rencontrer en personne le prototype, à l’allure bohème et audacieuse, du personnage principal. Ce soir-là, après une conversation à cœur ouvert autour de champignons de lait, Panferov discuta longuement du caractère russe, évoquant ses débats avec Gorki sur la langue de «Bruskov», et prodigua à l’auteur un précieux conseil : un écrivain est fort tant qu’il garde les pieds sur terre, à l’instar du paysan antique Antée.
Madeleine Riffaud
Lors d’un congrès syndical à Vienne, l’auteur rencontre la journaliste et poétesse française Madeleine Riffaud, dont le visage lui semble familier, emprunté à un portrait de Picasso. Elle lui raconte son enfance. Élevée dans une famille d’instituteurs à la campagne, sous l’influence de son grand-père jardinier, elle développe une passion pour la poésie et les fleurs. La guerre brise ses illusions : l’occupation de la France et la mort de son grand-père la conduisent dans la Résistance parisienne, où elle reçoit le nom allemand de Rainer, choisi au hasard dans un recueil de Rilke.
Madeleine se souvient de la vie difficile des résistants de la faculté de médecine, qui collectaient des tracts portant le nom de « Stalingrad », les ordres du commandant et la tragédie d’Oradour, qui la poussa à exécuter un officier SS sur le pont Solferino. S’ensuivirent l’arrestation, les brutalités infligées dans les cachots de la Gestapo, la torture d’un adolescent aux taches de rousseur sous ses yeux, et l’emprisonnement dans une cellule d’exécution, où elle découvrit le nom de « Stalingrad » gravé sur le mur. Libérée lors d’un échange, Madeleine commanda une section de partisans jusqu’à la fin de la guerre. Une maladie pulmonaire contractée après la guerre faillit l’anéantir, mais un livre sur Alexeï Maresïev lui redonna le goût de vivre et de combattre.
Rencontrer un ami
Tout en survolant l’océan, l’auteur lit un recueil d’essais du grand journaliste soviétique Sergueï Krouchinski, compilé par des amis après sa mort. Polevoy se souvient de leur première rencontre sur le front de Kalinine, au printemps 1942, dans un abri de bataillon inondé, où, à la lueur d’une lampe prise de force, Krouchinski rédigeait à la hâte des reportages pour Komsomolskaïa Pravda sur d’étroites bandes de papier.
Krushinsky plaçait la vérité au-dessus de tout, abhorrait le chantage et la dissimulation de la réalité, préférant toujours être en première ligne. Polevoy se souvient comment, lors de son adhésion au parti à l’automne 1942, Krushinsky déclara avec assurance qu’il rédigerait un rapport sur la prise de Berlin et le procès des criminels de guerre nazis, promesse tenue trois ans plus tard à Nuremberg. Il décrit sa générosité fraternelle, illustrée par le partage de deux biscuits entre cinq personnes près de Rjev, et son zèle professionnel, lorsqu’il s’envola secrètement en avion avec des armes pour être le premier à couvrir l’insurrection slovaque.
La jeunesse sans la vieillesse
À l’automne 1945, à la Philharmonie de Bucarest, l’écrivaine et sculptrice Vera Mukhina aperçut un vieil homme massif à tête de lion, le seul resté assis dans la loge lorsque le roi fit son apparition. Il s’agissait du célèbre écrivain roumain Mikhaïl Sadoveanu.
Dans son petit bureau au milieu des vignes, l’écrivain professait son amour pour les classiques russes, Tourgueniev et Tolstoï. Sadovyanu montra à ses invités la vysk, plante parasite qui suce la sève des arbres sains, métaphore des partis politiques réactionnaires du pays. Devenu l’artisan d’une Roumanie nouvelle, il écrivit « Mitrya Kokor », une nouvelle sur la transformation de la psychologie paysanne. Polevoy se souvient d’avoir rencontré la paysanne Maria Zidaru dans les Alpes transylvaniennes, qui considérait ce héros littéraire comme son maître. Jusqu’à ses derniers jours, l’œuvre de Sadovyanu demeura empreinte d’une jeunesse éternelle, digne d’un conte de fées.
Lafayette de la Révolution russe?
Silhouette du journaliste américain Albert Rhys Williams, surnommé le Lafayette de la Révolution russe par ses contemporains. Arrivé à Petrograd en pleine révolution en 1917, le jeune journaliste se précipita vers les quartiers ouvriers et les abris des soldats, comprenant que les bolcheviks étaient au cœur des événements. Avec John Reed, il rêvait de rencontrer Lénine et immortalisa son premier discours historique à Smolny, le soir de la prise du Palais d’Hiver.
Williams se souvient d’un rassemblement au Manège Mikhaïlovski, où il s’était porté volontaire pour parler russe et où Lénine, avec bienveillance, lui avait rappelé quelques mots oubliés. Emporté par la ferveur révolutionnaire, l’Américain s’engagea dans l’Armée rouge et organisa un détachement international pour défendre la jeune république. À son retour aux États-Unis, il fut arrêté, sa valise contenant ses documents confisquée et interrogé devant une commission du Sénat, où il défendit avec passion le droit à l’existence de l’Union soviétique. L’écrivain entreprit ensuite une tournée de conférences à travers l’Amérique et publia une brochure intitulée «Soixante-seize questions et réponses sur les bolcheviks». Plus tard, avec son épouse Lucita, il vécut dans le village de Saburovo, près de Moscou, travailla comme mécanicien dans une ferme près de Dikanka et collabora à des magazines américains pendant la guerre, contribuant ainsi à accélérer la victoire sur le fascisme. Durant ses dernières années à Gorki, Williams découvrit que son livre sur le dirigeant avait été conservé dans le casier de Lénine.
talent perçant
Au début des années 1930, le Théâtre de Tver entreprit la production de la pièce épique « La Première Cavalerie » de Vsevolod Vichnevsky, alors peu connu. Face à la complexité du sujet, le metteur en scène invita l’auteur. Vichnevsky, un jeune homme trapu aux sourcils broussailleux, se dirigea d’un pas rapide vers le pupitre et commença à lire sans préambule.
Sa voix rauque et monocorde captivait la troupe ; l’auteur se métamorphosait en ses personnages, imitait les tirs de mitrailleuse et pleurait sur des scènes tragiques, avant de partir aussitôt en tramway, refusant une tasse de thé amicale. Les acteurs qualifiaient son don de «talent perçant». Pendant la guerre, Vishnevsky travailla dans la flotte de la Baltique ; Fadeyev le décrivait comme volcanique et un grand improvisateur, capable de croire en ses propres inventions. À Nuremberg, Vishnevsky fit preuve d’un talent d’acteur phénoménal, tenant des journaux intimes détaillés. On raconte une anecdote curieuse : épuisé par une nuit de travail, le dramaturge s’endormit pendant un procès, portant des lunettes américaines spéciales dont les verres intérieurs étaient peints d’yeux ouverts, et ne fut réveillé que par le bruit du bâton d’un garde. Pendant les vacances de Noël à Berlin, il joua pour des équipages de chars dans un bowling, arrachant des larmes aux soldats austères avec des récits de Dachau.
Il s’appelait Korchagin
Lors d’un congrès à Vienne, Madeleine Riffaud proposa à l’auteur un pari : une bouteille de vin. Elle prétendait lui présenter Pavka Korchagin. Sur la terrasse d’un restaurant, elle le présenta à un homme africain grand et mince, dont le mandat portait effectivement ce nom.
Un jeune Noir grandit dans une hutte de roseaux, travaillant pour survivre sur un chantier de construction de chemin de fer au milieu de marécages tropicaux où la fièvre sévissait. Un sombre spécialiste anglais de la démolition, surnommé le Crabe Ermite, se lia d’amitié avec l’adolescent brillant, lui apprit un métier et lui donna des livres à lire, notamment des brochures sur les grèves et la solidarité prolétarienne, provenant de son train de ravitaillement. Après la mort de son patron, le jeune homme organisa une révolte ouvrière ; il fut brutalement battu par les gardes de la compagnie et jeté à la rue. Un mineur mulâtre recueillit le mourant, et sa femme lui apporta un livre anglais en lambeaux, racontant l’histoire d’un jeune Russe qui, malgré la maladie, était resté au travail. La lecture de « Comment l’acier fut trempé » redonna des forces au jeune Noir ; selon la coutume tribale, quiconque échappe à la mort doit changer de nom, et il se fit appeler Pavka Korchagin. Plus tard, ce jeune homme mena une grève victorieuse des mineurs en Afrique noire.
Pèlerin du monde
Ce chapitre est dédié à Ilya Ehrenburg. Polevoy se souvient d’une nuit glaciale au front, près de Rjev, où Krushinsky récitait des poèmes dans une cabane, évoquant les chars écrasant le grain et les balles tirées par les morts. L’auteur n’était autre qu’Ehrenburg, que des journalistes aperçurent plus tard dans la cour d’artillerie, parmi les soldats : un homme de petite taille, vêtu d’un immense manteau. L’écrivain traduisait les questions du correspondant américain Snow à une jeune tireuse d’élite, qui confia qu’à la guerre, la seule chose qu’elle craignait était les souris.
Ehrenbourg alliait les talents de romancier, de pamphlétaire incisif et d’essayiste subtil, publiant plus d’une centaine d’ouvrages. Pendant la guerre civile espagnole, il construisit bénévolement un cinéma ambulant et projeta le film « Chapaïev » aux républicains, coupant la scène finale de la mort du héros pour ne pas choquer les soldats. Joliot-Curie le qualifia d’« infatigable pèlerin de la paix » pour son engagement actif dans le mouvement international. Polevoy décrit le discours d’Ehrenbourg à Athènes devant un public hostile, que l’écrivain captiva par une allégorie spirituelle sur l’habitude de s’asseoir les pieds sur la table d’autrui. La reconnaissance de son talent fut symbolisée par des présents : un fusil napoléonien unique offert par des soldats soviétiques et une enseigne sur une cordonnerie à Varna.
Ménestrel latino-américain
Ehrenburg décrit le poète cubain Nicolás Guillén comme un phénomène culturel unique. Fils d’un publiciste cubain assassiné par des contre-révolutionnaires, Guillén consacra tout son talent poétique au peuple travailleur, composant des chants rythmés, les «sons», entonnés dans les plantations et sur les goélettes à travers l’Amérique latine. Il combattit aux côtés de Marinello en Espagne, où il écrivit le poème «L’Espagne au cœur».
Polevoy se souvient de sa rencontre avec le poète exilé à l’aéroport d’Orly, à Paris, où il séjournait sous une fausse identité, tout en adressant avec enthousiasme ses salutations aux écrivains soviétiques. Après la victoire de la révolution de Fidel Castro, l’auteur rencontra Guillén à La Havane, où le poète occupait de nombreuses fonctions publiques et dirigeait le Mouvement pour la paix. Ce soir-là, dans un modeste restaurant d’une ruelle, accompagnés de vieux guitaristes, les clients chantèrent en chœur les chansons de Guillén, et le chanteur populaire Lyubka, qui, le jour, montait la garde à la mitrailleuse devant une banque en tant que milicien, exécuta une danse afro-américaine endiablée pour le maestro.
Au service pour toujours
L’auteur décrit l’écrivain ukrainien occidental Yaroslav Galan comme un farouche dénonciateur du nationalisme bourgeois et de l’obscurantisme clérical. Ils se rencontrèrent à Nuremberg, où Galan, homme trapu à la tête massive, représentait les journaux de Lviv. Maîtrisant plusieurs langues européennes, il aida ses collègues à déceler les intentions cachées dans les témoignages des accusés.
Galan était profondément préoccupé par l’activité croissante des bandéristes dans les camps d’internement sous la tutelle des autorités américaines. S’infiltrant hardiment dans leurs réunions, il envoya des articles virulents aux journaux sous son nom. Polevoy se souvient avoir exhorté son ami à la prudence, lui rappelant le meurtre brutal de l’évêque Théophane de Transcarpathie. Galan répondit calmement qu’il avait un vieux compte à régler avec la populace nationaliste, remontant à son enfance, lorsqu’un prêtre l’avait frappé aux doigts avec une règle pour avoir plaisanté sur le pape Pie. L’écrivain poursuivit le combat, bravait l’excommunication du Vatican et fut sauvagement assassiné par un bandériste dans son bureau ; la tête penchée sur le manuscrit d’un article inachevé, il déclarait que la bataille dans les régions occidentales continuait.
Gamme
La silhouette de Konstantin Alexandrovitch Fedin. L’auteur se souvient de la forte impression que lui ont faite ses premiers romans, «Villes et Années», «Frères» et «Le Viol de l’Europe», qui révélaient la dimension créatrice des plans quinquennaux et la montée du fascisme. Fedin s’est véritablement dévoilé à Polevoy à Nuremberg.
Après une journée éprouvante au procès, où étaient exposés des têtes humaines sur des piédestaux et du savon fabriqué à partir de graisse humaine, Fedin conduisit l’auteur aux ruines de la maison d’où il était sorti jadis en rentrant chez lui. Devant ces portes, l’image du héros de son ancien roman, l’Oberleutnant von zur Mühlen-Schönau, et son arrogance raciale, prit vie. Fedin avait prophétiquement prédit la montée du nazisme bien avant qu’elle ne se produise. Vsevolod Vishnevsky qualifia cette qualité littéraire de «clairvoyance». Dans l’après-guerre, Fedin écrivit la trilogie «Premières joies», «Un été extraordinaire» et «Feu de joie». Polevoy se souvient de leur rencontre avec Martin Andesen-Nexø sur le Danube, où le grand écrivain danois remercia Fedin d’avoir révélé la signature de la révolution. Durant ses dernières années, dans un sanatorium près de Moscou, le vieux maître continua de travailler inlassablement à ses livres.
Réflexions au pied de la pierre tombale
Ce chapitre est dédié au poète turc Nazim Hikmet, dont le monument au cimetière Novodievitchi est un bloc de granit orné de la silhouette d’un homme marchant face à la tempête. L’auteur évoque comment les poèmes de Hikmet sur Zoya Kosmodemyanskaya et les hommes de Panfilov ont traversé les murs des prisons turques où le poète a passé la majeure partie de sa vie.
Polevoy décrit sa première rencontre fugace à l’aéroport, où, au lieu d’un prisonnier frêle, il aperçut un homme robuste au teint hâlé et à l’épaisse chevelure fauve. Hikmet possédait un don immense pour l’amabilité, aimait cuisiner des plats épicés vêtu d’un tablier de femme et se distinguait par un sens du foyer chaleureux et familier, presque paysan ; à Helsinki, il retira avec dextérité une tache de graisse des vêtements liturgiques de l’archevêque Nikolaï. Le poète avait un humour subtil, pleura aux premières de ses pièces « L’Excentrique » et « Abandonné de tous », et vénérait Maïakovski. Militant du Conseil mondial pour la paix, Hikmet déjoua une provocation soigneusement orchestrée par la délégation chinoise au congrès de Stockholm, qui visait à diviser le mouvement, par ces cinq mots furieux : « Nous ne sommes pas des moutons, nous sommes des lions ! » Il mourut dans le couloir, un journal annonçant le bombardement d’Hanoï à la main.
Les Trois Magnifiques
Ce récit relate la collaboration créative de trois artistes – Mikhaïl Kupriyanov, Porfiry Krylov et Nikolaï Sokolov – réunis sous le nom de collectif Kukryniksy. Polevoy dévoile le secret de leur partenariat de quarante ans, né durant leurs études à l’école VKHUTEMAS.
L’auteur les a vus pour la première fois à Nuremberg : trois artistes, munis de dossiers identiques, étaient assis au premier rang de la tribune de presse, travaillant sans relâche avec des crayons et des lames de rasoir. Ils croquaient les visages des dirigeants nazis, même dans l’obscurité, pendant la projection de films d’atrocités ; ces croquis ont plus tard donné naissance à la toile monumentale « Témoins à charge ». Leur œuvre graphique se distingue par son actualité, sa détermination et son engagement. Pendant la guerre, ces artistes, avec Marshak, Mikhalkov et Tikhonov, ont utilisé leurs économies pour acheter un char lourd baptisé « Beshposhchadny », ont peint une caricature d’Hitler sur son flanc et ont donné au véhicule une vie sur le front, tout en maintenant des liens d’amitié avec l’équipage jusqu’à Berlin.
La Voix de l’Amérique
Dans ce chapitre, l’auteur évoque ses rencontres avec le grand chanteur et acteur américain Paul Robeson. Fils d’un esclave fugitif devenu prêtre, Robeson impressionna dès son plus jeune âge par ses talents : boursier du gouvernement, il fut un orateur, un boxeur et un acteur de premier plan exceptionnel. Sa voix puissante redonna vie aux negro spirituals.
Robeson a lié son destin à la lutte pour l’égalité des Afro-Américains, a combattu en Espagne et est devenu un ami de l’URSS, déclarant après une visite en 1934 que l’Union soviétique était le premier endroit où il s’était senti pleinement humain. De retour aux États-Unis, il a été victime d’une persécution féroce de la part des maccarthystes du système Jim Crow. Le chanteur s’est vu refuser un passeport, ses salles de concert ont été fermées et il lui a même été interdit de chanter dans les églises afro-américaines de Harlem sous peine de voir son assurance annulée. En 1955, Polevoy lui a rendu visite dans son modeste appartement de Harlem et lui a offert une bague de Stalingrad contenant un fragment d’obus de Mamaïev Kourgan. Robeson a raconté comment des travailleurs canadiens affluaient à la frontière pour assister à son concert sans enfreindre l’interdiction, et comment des mineurs gallois ont organisé son «Concert de l’Atlantique» grâce à des appels téléphoniques aller-retour. Ayant remporté cette manche de la lutte, Robeson a repris ses tournées triomphales. Dans son livre, «Greetings to You, Little Satellite!» La chanteuse a exprimé sa foi en la grande vérité léniniste et dans le triomphe de la raison humaine.
Camarade Che
Polevoy se souvient de ses rencontres avec Ernesto Che Guevara. Ils se rencontrèrent lors d’une réception officielle à Cuba, donnée en l’honneur de la remise du prix Lénine par Fidel Castro. Parmi les dames en robes de soirée, Che se distinguait par sa salopette militaire, ses chaussures de football et son béret à étoile. Après avoir lu les récits de Polevoy, le ministre de l’Économie engagea la conversation avec l’auteur, lui rappelant que la révolution a sa propre façon de catégoriser les individus : Lénine, après tout, était avocat de profession, tandis que Che avait rejoint l’expédition du Granma en tant que médecin.
Le lendemain soir, ils se rencontrèrent dans un bureau du nouveau bâtiment gouvernemental de La Havane. Le guérillero « comandante » Che, fidèle à ses habitudes ascétiques, jonglait avec les chiffres, évoquant la lutte contre le sabotage des agents américains « gusanos » et la construction de nouveaux logements, qualifiant Cuba de flanc gauche du monde socialiste. À l’automne 1964, Guevara arriva à Moscou ; lors des commémorations de la Révolution d’Octobre, il exprima son souhait que les tribunes du mausolée accueillent les dirigeants des nouveaux pays socialistes d’Amérique latine. Au cours de leur conversation, Che désigna Albert Schweitzer, dont l’exemple l’avait inspiré dans sa jeunesse lors de la lutte contre les épidémies en Terre de Feu, comme le plus grand homme du siècle.
Âme flamboyante
Une silhouette de la sculptrice Vera Ignatyevna Moukhina. L’auteur évoque le portrait qu’en fit Nesterov, la représentant vêtue d’une robe tachée d’argile, en pleine inspiration. Moukhina était une exploratrice infatigable et originale, réfractaire à toute vénération béate. Après avoir exploré le cubisme et le constructivisme auprès du maître français Bourdelle, elle se tourna vers le réalisme socialiste.
Ses premières œuvres, « Paysanne », et son chef-d’œuvre renommé « Ouvrière et Kolkhozienne », toutes deux présentées à l’Exposition universelle de Paris, incarnaient le pathétique du travail créatif et l’alliance indéfectible des classes sociales. Mukhina a conçu des monuments à Gorki et Tchaïkovski, ainsi que la sculpture « Paix » à Stalingrad. Son œuvre testamentaire fut le groupe monumental « Nous exigeons la paix », né d’une petite œuvre de guerre, « Retour », représentant un soldat amputé des jambes enlaçant les genoux de sa femme. Lors d’un voyage en Roumanie, Mukhina admira les peintures de Grigorescu, mais lors d’une conférence à Bucarest, elle critiqua vivement l’intelligentsia locale pour son adoration de Paris, déclarant qu’il valait mieux être un grand Roumain qu’un petit Français. Muraliste, elle n’hésita pas à travailler pour l’industrie, créant des formes élégantes pour des verres à facettes et des services à thé.
La vie capturée
L’histoire de la création d’une série de romans par l’écrivain tchèque Antonín Zápotocký. Emprisonné au camp de concentration de Sachsenhausen, l’un des dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque organisa un réseau clandestin et, le soir, dans une baraque nauséabonde, racontait aux jeunes prisonniers les luttes de leurs pères, les grèves à Kladno et leurs rencontres avec Lénine, leur redonnant ainsi le goût de vivre.
Après sa libération par les chars soviétiques, Zapotocki dirigea les syndicats révolutionnaires, réprima le putsch contre-révolutionnaire de 1948 et devint président de la République. Malgré ses hautes fonctions, il se levait à quatre heures du matin pour poursuivre l’écriture de ses romans « L’Aube », « De nouveaux combattants se lèveront », « 1905 orageuse » et « Lueur rouge sur Kladno ». L’auteur reçut Polevoy dans son modeste appartement de quatre pièces du château de Prague, lui montrant ses manuscrits et les sculptures de ses héros qu’il avait réalisées en pain dans le camp de concentration. Avec un humour tchèque savoureux, Zapotocki défendit le réalisme de ses scènes auprès des critiques moscovites et inculqua aux jeunes l’amour de l’Union soviétique, une loyauté qu’il conserva toute sa vie.
Le secret de l’éternité
Polevoy se souvient de sa rencontre avec les contes de Pavel Petrovitch Bazhov à la tête de pont de Sandomierz, près de la Vistule, durant l’hiver 1944. Le commandant de bataillon, un homme de petite taille originaire de l’Oural, était absorbé par la lecture de « La Boîte de malachite », blotti dans un abri sous le feu ennemi, la nuit. Le capitaine mourut au matin, et le livre, usé et délabré, parvint entre les mains de journalistes, suscitant un débat sur les nouvelles formes d’art populaire soviétique, où les héros des contes n’étaient pas des sorciers, mais des artisans de l’Oural.
Plus tard, l’auteur se rendit chez Bazhov, dans sa maison en bois située à la périphérie de Sverdlovsk. Un vieil homme à la barbe grise, la pipe à la main, ressemblant à Grand-père Slyshko, travaillait debout, la vue défaillante, tapant des articles à la machine à écrire. Il siégeait au Parlement avec toute sa famille, triant des piles de lettres d’électeurs. Bazhov évoqua avec fierté Uralmash, où des ouvriers, les larmes aux yeux, avaient caressé la première excavatrice géante sur pattes, la surnommant la « Machine du Tsar ». Au moment de prendre congé de ses invités, l’écrivain les encouragea à parler davantage de l’Oural, que la révolution avait libéré et révélé au grand jour.
Au loin
Cet été-là, l’écrivain Orest Vereisky et le journaliste tchèque Jiří Plachetka s’envolèrent pour la Sibérie afin de couvrir l’Angara près du village de Bratsk. À Bratsk, au milieu d’une foule festive d’ouvriers du bâtiment, ils rencontrèrent Alexandre Tvardovsky, le visage brûlé par le soleil et vêtu d’une chemise à carreaux aux manches retroussées. Le poète était arrivé en avance et avait aussitôt écrit quelques lignes pour la Pravda sur la fascinante domestication de la rivière Pursey.
Tvardovsky, homme au caractère difficile, déclina l’invitation à la soirée officielle, mais sur le pont du bateau, il lut avec enthousiasme des chapitres de «Vassili Terkine» et son nouveau poème «Au-delà de la distance – Distance» aux marins. Ce soir-là, sur la falaise de Pursey, le poète songea, pensif, à la façon dont les sites antiques d’Ermak et d’Avvakum seraient bientôt submergés par la mer de Bratsk. Ils visitèrent une ferme collective insulaire, où des charpentiers démontaient des cabanes en rondins centenaires en vue de la réinstallation des habitants ; Tvardovsky s’entretint avec un vieux apiculteur qui avait combattu dans la guerre partisane contre Koltchak et qui, à ses heures perdues, se fabriquait un cercueil en mélèze. À Irkoutsk, chez l’écrivain Taurin, ils rencontrèrent Andreï Bochkine, le responsable de la construction de la centrale hydroélectrique, en qui Polevoy reconnut, à sa grande surprise, un ami de l’époque du Komsomol à Tver. La nuit, sur les rives du lac Baïkal, près du feu, Tvardovsky dirigea leur chœur et baisa respectueusement la main d’une jeune hydrologue venue de la taïga avec une carabine sur le dos.
Un mot sur le grand Chilien
Ce chapitre est dédié à Pablo Neruda (Neftáli Ricardo Reyes Basualto). Pendant la guerre civile espagnole, le consul chilien à Madrid se lia d’amitié avec le poète antifasciste, auteur du poème « L’Espagne dans le cœur ». Neruda récitait ses poèmes dans les tranchées de la Cité universitaire, sous le feu des mortiers. Il devint le chantre de la douleur et de la lutte de toute l’Amérique latine et un fervent ami de l’URSS, composant notamment « Chant d’amour pour Stalingrad ».
Devenu sénateur au Chili, Neruda dénonça le rôle fatal de la CIA, se retrouva dans la clandestinité et vécut en exil, écrivant le poème « L’Express sibérien ». Titulaire du prix Nobel de la paix et du prix Nobel de la paix, il revint à la diplomatie dans ses dernières années, devenant ambassadeur en France. L’auteur se souvient de leur dernière rencontre à Paris, où Neruda, vêtu d’une veste, lut de nouveaux poèmes d’une voix rauque et chantante. Plusieurs mois après sa mort en Bulgarie, l’écrivaine Lada Galina fit découvrir à l’auteur un enregistrement du dernier discours de Neruda, alors malade, dans un stade de Santiago, ainsi qu’un enregistrement clandestin de ses funérailles, où une poignée de communistes vétérans chantaient l’« Internationale » sous les balles de la junte.
Visite chez le magicien
Polevoy se souvient d’un conte de son enfance, «Le Crocodile», de Korney Tchoukovski. Alors qu’il préparait un rapport pour le deuxième Congrès des écrivains, l’auteur avait réhabilité ce livre, que les critiques avaient censuré pour son «anarchisme». Lors d’une pause au congrès, un Tchoukovski reconnaissant, grand et au nez proéminent, lui serra la main et récita un poème sur les enfants qui auront un jour soixante-dix ans.
Plus tard, à Peredelkino, Tchoukovski, accompagné d’enfants, vint chez Fadeïev pour emmener Polevoï à la « tchoukotka ». Le vieil homme s’adressa aux enfants sérieusement, sans les materner, dans leur propre langue. L’auteur décrit l’univers féerique de sa datcha : un poisson rayé au-dessus de la porte, des grues en papier au-dessus de la lampe, un masque de crocodile et le fameux album « Tchoukotkala » avec les autographes de Répine, Chaliapine et Blok. Le vieux maître revêtit la robe du docteur Oxford, plaisanta sur le pouvoir curatif de l’humour et confia avoir travaillé comme peintre en bâtiment à Odessa. À l’hôpital de campagne, le vieil homme aveugle continua de travailler simultanément sur trois livres, disposant les manuscrits aux trois extrémités de la table. Il étudia les habitudes des étourneaux sur un bouleau et admira l’esprit stratégique du commandant, remarquant qu’un homme vit véritablement à travers l’œuvre de ses mains.
Julius et Petka
Le jour de l’anniversaire de Julius Fučík, un cheminot qui, enfant, s’appelait Petka Tsiganok et avait connu la rue, s’adressa à l’auteur dans la Salle des Colonnes. Il raconta comment, au printemps 1930, un étranger jovial, chaussé de baskets minimalistes, et une jeune fille frêle coiffée d’un foulard rouge (Gusta Fučíkova) étaient arrivés dans un orphelinat kirghize près de Frounzé.
L’étranger jouait au football avec les garçons sur un terrain vague et délabré, attrapant les ballons avec adresse, nageant avec eux dans la rivière et chantant. Ce soir-là, sur un tas de bois, Petka Tsyganok, habitué à voir le bon côté des choses, se confia à cet homme, lui parla de son père défunt et lui avoua son projet de s’évader. L’étranger répondit sérieusement qu’il écrivait sur l’Union soviétique et rêvait que son présent devienne l’avenir de sa patrie à Prague. Voyant la ruse dans le regard de son hôte, Petka eut honte et resta à l’orphelinat. Le cheminot montra à l’auteur une vieille photographie jaunie sur laquelle Polevoy reconnut avec assurance Julius Fučík, dont l’image resterait à jamais juvénile.
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