« L’enfance » de Léon Tolstoï, un résumé
Ce court roman de 1852 est la première œuvre publiée de Léon Tolstoï et ouvre la trilogie « Enfance, Adolescence, Jeunesse » ; il est suivi de « Adolescence
» et « Jeunesse
». Il est construit comme un récit des premières années de Nikolenka Irteniev, et toute sa force repose sur sa restitution précise des souvenirs d’enfance, où le ressentiment, la honte, la joie, l’amour et le chagrin soudain se côtoient.
Le jour de son anniversaire, Nikolenka se réveille au son d’une remarque maladroite de son professeur, Karl Ivanovitch, et se met aussitôt en colère contre lui, persuadé que le vieil homme le tourmente délibérément. Presque aussitôt, son irritation cède la place au remords : le garçon perçoit la bonté du professeur, son affection pour les enfants, et comprend douloureusement combien la cruauté et la tendresse peuvent coexister en lui. Dès les premières pages, Tolstoï montre que le propos principal du livre n’est pas un événement extérieur, mais un mouvement de l’âme, que Nikolenka perçoit en lui avec une rare acuité enfantine.
Au réveil, le lecteur découvre l’univers domestique des Irteniev : sa mère, pour laquelle Nikolenka éprouve une affection presque religieuse, son père et sa liberté apparente, son frère aîné Volodia, sa sœur Lioubochka, sa gouvernante Mimi, et toute la routine bien établie de la vie au domaine. Le garçon scrute attentivement les visages des adultes, cherchant à comprendre pourquoi l’un inspire confiance, l’autre crainte, et le troisième ridicule et pitoyable. En classe, au salon, pendant la prière et les conversations familiales, il formule ses premières réflexions morales, sans pouvoir encore les nommer précisément.
En marge de la vie de la noblesse, des figures marquantes restent gravées dans la mémoire de Nikolenka. Grisha, le vagabond et fou pieux, l’effraie autant qu’il l’attire, car dans ses paroles énigmatiques et ses larmes soudaines, le garçon perçoit une souffrance et une foi authentiques. Natalya Savishna, la vieille servante et gardienne de la maison, se révèle être une personne sans artifice ni prétention, entièrement dévouée à son devoir, à sa mémoire et à son amour inconditionnel pour sa famille. Ces personnages, à l’écart du monde, incarnent la sincérité pour le héros.
Alors que les préparatifs de la chasse commencent, l’univers de Nikolenka s’élargit considérablement. Il est captivé par l’agitation, les chiens, les chevaux, les conversations des adultes, l’odeur des champs et l’atmosphère de ce grand jour, où chacun aspire à prouver sa bravoure et son agilité. Pendant la chasse, le garçon est tiraillé entre le désir d’être courageux et la peur de l’échec, et il ressent alors profondément son propre échec, car dans l’esprit d’un enfant, une erreur équivaut presque à une faute morale. Pour lui, ce n’est pas une mince affaire, mais un coup porté à son orgueil.
Après la chasse, viennent les jeux, et de ces jeux naît une autre expérience importante : le premier amour, encore flou. Les interactions avec Katya colorent toute la journée d’une sensation nouvelle : Nikolenka ne se contente plus de jouer, elle cherche à lui plaire, croise son regard, rougit, se compare aux autres et, pour la première fois, prend conscience que l’âme peut exister sur deux plans simultanément : l’un joyeux, l’autre douloureux. C’est là que l’enfance de Tolstoï cesse d’être une période sereine : la joie y côtoie presque toujours la maladresse, et le bonheur, l’orgueil blessé.
Le tournant survient lorsque le père annonce le départ imminent de ses fils pour Moscou. Cette décision arrache Nikolenka à sa routine familière, à sa mère, à sa sœur, à sa maison de village, et même à ce monde d’objets où chaque détail avait sa place et semblait, de ce fait, éternel. Karl Ivanovitch paraît d’abord superflu, ce qui est particulièrement douloureux pour le garçon, qui a déjà compris la valeur du dévouement simple. Ces adieux au foyer deviennent l’un des épisodes les plus poignants du récit : l’enfant continue d’avancer, mais intérieurement, il se tourne déjà vers le passé.
À Moscou, Nikolenka se retrouve dans un tout autre environnement : plus froid, plus formel et plus exigeant. Chez sa grand-mère, tout est subordonné à l’ordre, aux convenances et au rang social, et le garçon se sent constamment sous le regard des autres. Ici, sa spontanéité enfantine n’est plus protégée par les murs de sa maison, et chaque mot, chaque erreur, chaque geste maladroit le blesse plus profondément qu’auparavant. Dans les chapitres moscovites, Tolstoï montre avec une grande finesse comment la vanité devient pour l’enfant une source d’angoisse intérieure quasi permanente.
Pour la fête de sa grand-mère, Nikolenka doit réciter un poème, et cette épreuve se transforme en une angoisse insoutenable. Il veut plaire, paraître noble et sensible, mais il craint la fausseté et le ridicule. Ses rencontres avec la princesse Kornakova, le prince Ivan Ivanovitch et d’autres invités l’introduisent au monde des adultes, où la politesse dissimule calculs, jeux de rôle habituels et une discrète admiration de soi. Le garçon n’est pas encore capable de juger ce monde avec lucidité, mais il en perçoit déjà l’étrangeté.
Les Ivin occupent une place à part dans la vie moscovite. Nikolenka est attiré par Seryozha Ivin avec une soumission presque extatique : il sent que ce garçon possède la confiance et la liberté qui lui font défaut. L’amitié est ici mêlée de dépendance, d’imitation et d’humiliation latente, et pour la première fois, le héros découvre que le monde de l’enfance peut être aussi cruel que celui des adultes. Son besoin d’appartenance le rend particulièrement vulnérable.
Le bal chez grand-mère fait ressurgir tous ces sentiments. Avant la mazurka, Nikolenka s’inquiète de son apparence, de ses manières et de ses gants, observe le comportement des autres garçons et redoute d’avance le ridicule. Pendant la danse, il s’éprend de Sonia Valakhina, et la joie de son attention se mue presque instantanément en timidité, en jalousie et en une profonde culpabilité. Il passe la nuit suivant le bal sans dormir, analysant chaque mot, chaque geste, comme si une seule soirée pouvait décider du sort de sa vie.
Puis une lettre arrive à Moscou, en provenance du village : sa mère est gravement malade et appelle son mari et ses enfants. Le voyage de retour est empli d’angoisse, mais le pire est déjà arrivé. Nikolenka trouve sa mère mourante ; sa souffrance, le contraste saisissant entre l’image radieuse qu’elle avait récemment d’elle et ce qu’il voit à présent, le bouleverse profondément. Sa mort devient le premier événement face auquel l’imagination et la fierté d’un enfant perdent instantanément toute leur force.
Après les funérailles, le chagrin ne disparaît pas, mais s’intègre au quotidien. Natalia Savishna, restée fidèle à la famille Irteniev toute sa vie, vit la mort de sa maîtresse comme une tragédie personnelle et meurt peu après. Pour Nikolenka, c’est une seconde perte consécutive : avec sa mère et Natalia Savishna, disparaît la chaleur inconditionnelle qui a façonné son univers d’enfance. L’histoire ne s’achève pas sur une conclusion extérieure, mais sur un jalon intérieur : pour le héros, l’enfance prend fin au moment où l’amour devient indissociable de la mort et du souvenir.
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