"Chagin" d’Evgeny Vodolazkin, résumé
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«Chagin» est un roman d’Evgeny Vodolazkin, paru en 2022 aux éditions Elena Shubina, qui retrace la vie de l’archiviste et mnémotechnicien Isidor Chagin. L’ouvrage se compose d’un double récit : d’abord, une chronique documentaire construite à partir des entrées du journal de Chagin et des commentaires du jeune archiviste Pavel Meshchersky ; ensuite, la correspondance de Meshchersky avec une femme nommée Nika. L’épigraphe reprend des vers du poème « Ulysse à Télémaque » de Joseph Brodsky : mémoire, oubli et prix de la trahison – tels sont les trois axes autour desquels s’articule le roman.
En 2023, le roman a reçu le premier prix Big Book, le troisième prix de ce type pour Vodolazkin après Laurel (2013) et Aviator (2016).
Un archiviste doté d’une mémoire phénoménale
Le récit s’ouvre sur la mort d’Isidor Panteleevich Chagin (1940-2018). L’archiviste Pavel Meshchersky reçoit l’ordre du directeur de fouiller les archives personnelles de son défunt collègue, ce même mnémoniste dont les séances, jadis publiées dans des revues spécialisées, sont aujourd’hui presque oubliées. Dans un grenier de la rue Pouchkine, Meshchersky découvre quatre carnets : le journal de Chagin, commencé le 1er janvier 1957 et tenu sans interruption. Le manuscrit est bientôt volé, et Meshchersky le reconstitue de mémoire et à partir de ses propres notes – un événement qui illustre parfaitement le thème du don et de sa fragilité.
Chagin a grandi sans père à Irkoutsk : peu avant la naissance de son fils, son père, Panteley Chagin, a quitté le foyer, ne laissant derrière lui que cette phrase : « Si c’est un garçon, il s’appellera Isidor. » Un prénom biblique, presque festif ; sa mère n’était pas ravie, mais ils s’y sont habitués. Son enfance occupe une place particulière dans son journal : la bouillie de semoule insipide de la maternelle, le bloomer à fils orange que sa grand-mère portait à l’envers, une excursion avec sa mère au parc Gorki de Moscou, le sapin de Noël de la Maison des Pionniers d’Irkoutsk… Isidor consigne tout avec la précision d’une caméra de surveillance. Rien, dans ces années, ne laisse présager une mémoire prodigieuse.
Leningrad et le recrutement
Au département de philosophie de l’université de Leningrad, le don se révèle par hasard : lors d’une soutenance de mémoire, on découvre que le travail de Chagin est une copie conforme du livre du professeur Spitsyn. Constatant qu’Isidor s’est contenté de reproduire tout ce qu’il avait lu, le doyen (qui deviendra plus tard recteur) instrumentalise le phénomène pour sa propre gloire – l’étudiant récite à deux reprises son rapport de congrès devant une commission moscovite, sous les applaudissements. Le recteur trouve un poste à Chagin à Leningrad au lieu d’Irkoutsk, où il devait être affecté, mais une autre force tire les ficelles : deux agents des services secrets, se faisant passer pour des bibliothécaires – le galant Nikolaï Petrovitch et le brutal Nikolaï Ivanovitch. Ils proposent à Isidor un appartement rue Pouchkine en échange d’une visite au Cercle Schliemann et d’un compte rendu détaillé de ses réunions. Leur argument est un bouchon de champagne lancé avec précision, qui se brise silencieusement dans un vase de cristal.
Le cercle de Schliemann se réunit chez l’historien Velsky. Au début, la conversation tourne autour de Troie et de Schliemann, et du Codex Sinaiticus, vendu par le gouvernement soviétique au British Museum pour cent mille livres en 1933 – des sujets exotiques mais anodins. Peu à peu, le ton change : Velsky commence à parler du massacre de Novotcherkassk de 1962 et d’autres crimes du régime. Chagin note tout et le raconte à Nikolaï – et, simultanément, tombe amoureux de Vera Melnikova, membre du cercle. Lorsque Velsky est arrêté et condamné pour agitation antisoviétique, Isidor crie du tribunal : «Gueorgui Ivanovitch, pardonne-moi!» – mais il n’y a pas de réconciliation. Il avoue lui-même à Vera, et elle part, refusant d’entendre des excuses : pour elle, la trahison est la seule chose qu’elle ne pardonnera jamais.
La vie comme ascétisme
L’existence ultérieure de Chagin est un long renoncement à tout ce qui accompagnait son appartement de Leningrad et son génie de mémorisateur. Un costume gris, une cravate grise, un imperméable en nylon couleur asphalte mouillé, du savon goudronné avec lequel il se lave les mains après chaque poignée de main, un parapluie noir devenu canne. Le repentir n’est pas proclamé, mais incarné physiquement – un homme se peint littéralement de la couleur de l’effacement. Travaillant aux Archives, il décrit les documents d’autrui avec la même méticulosité qu’il mettait autrefois à mémoriser les textes d’autrui – et ainsi les décennies s’écoulent.
Correspondance et dénouement
La seconde partie du roman est constituée de lettres échangées entre Meshchersky et Nika, employée de la maison de retraite où Vera passe ses dernières années. Pavel parle du Journal à Nika, qui lui répond en décrivant la vie actuelle de Vera et Chagin : ils sont enfin réunis – Isidor a loué une datcha à Komarovo, et ils sont assis ensemble sur un pin abattu au bord du golfe, écoutant en silence le vent. Vera, malade et presque paralysée, sourit les yeux clos.
La correspondance se transforme en un roman dans le roman : Pavel et Nika tombent amoureux, se séparent, puis se retrouvent, répétant ainsi l’histoire d’Isidore et Vera. Le dernier chapitre s’intitule « Léthé et Eunoée », d’après les deux fleuves du Purgatoire de Dante : l’un efface le souvenir des péchés, l’autre celui des bonnes actions. Chagin meurt à Totma, petite ville du nord, où il s’était rendu durant les derniers mois de sa vie. Avec l’âge, sa mémoire prodigieuse décline : il oublie son but et confond les dates. Meshchersky remarque que cela semble être précisément ce à quoi Isidore avait aspiré toute sa vie : le droit d’enfin oublier quelque chose.
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