Résumé de « Vues secrètes du mont Fuji » de Victor Pelevin
Publié en 2018, le roman de Viktor Pelevin explore le conflit entre les enseignements ésotériques ancestraux et les exigences des élites russes modernes. Cet ouvrage offre une analyse satirique de l’impasse spirituelle du capitalisme naissant, où même les transes bouddhistes les plus profondes s’achètent et où le féminisme occidental se mue en une magie martiale primitive. Pelevin entremêle métaphysique orientale et théorie du genre, opposant la soif masculine de paix absolue à la volonté féminine de pouvoir.
Une start-up qui vend du bonheur
L’homme d’affaires russe Fyodor Semenovich est rongé par la lassitude. Les plaisirs terrestres ordinaires l’ont épuisé. Sur un yacht, il rencontre Damian Ulitin, fondateur de la start-up « Fuji Experiences ». Damian propose des soins de bien-être exclusifs à une clientèle ultra-riche. La première étape est un « baiser pompéien », un processus censé apaiser les vieux traumatismes psychologiques. Damian organise une rencontre entre Fyodor et Tanya, son amour de jeunesse.
À cette époque, Tanya traversait une grave crise existentielle. Ayant perdu son statut de maîtresse du haut fonctionnaire moscovite Igor Andreïevitch, elle constatait avec amertume le déclin de sa beauté. Elle créa un tableau de visualisation orné d’une photo de Fiodor, espérant devenir l’épouse du milliardaire. Peu après, Damian la contacta et lui proposa de l’argent pour une rencontre avec une vieille connaissance.
Les organisateurs recréent l’atmosphère d’une sortie scolaire aux champs de pommes de terre dans une ferme d’État abandonnée près de Moscou. Tanya arrive, espérant des retrouvailles romantiques. Fiodor l’accueille aux bains publics, ouvre sa robe de mécanicien bleue, révélant sa nudité, et s’éloigne en silence. Cet acte absurde ravive chez lui une profonde insécurité adolescente. Tanya est plongée dans une humiliation et un désespoir immenses.
Transes bouddhistes pour l’élite
Fiodor n’obtient pas la catharsis espérée de l’humiliation de Tanya. Il exige de Damian une expérience sublime, spirituelle et éclairante. Ulitin amène sur le yacht le moine birman Sayadaw Ahn et un appareil spécial. L’Émo-Pantographe capte les vibrations électromagnétiques du système limbique d’un moine en méditation et les transmet directement au cerveau du client.
Fedor, accompagné de ses associés Rinat et Yura, entame des séances d’immersion dans les jhanas, des états méditatifs profonds. Ils explorent successivement quatre jhanas matériels. Ils font l’expérience d’une félicité cosmique indescriptible, en comparaison de laquelle tous les plaisirs terrestres paraissent insignifiants. Les oligarques atteignent le bonheur absolu. Dans ces états, la vanité mondaine disparaît, ne laissant place qu’à une pureté cristalline et une paix infinie. Le troisième jhana procure la joie la plus subtile, et le quatrième confère un détachement lucide.
Piller les Lumières
Yura persuade ses amis de réaliser une expérience mentale. Les oligarques décident arbitrairement d’utiliser la méditation de pleine conscience (vipassana) après avoir atteint le quatrième jhana. Ils observent les phénomènes changeants qui se produisent. Leur but est d’atteindre une transformation spirituelle permanente, libre et éternelle.
Une tentative de tromper l’univers se solde par un désastre. Les hommes d’affaires sombrent dans le « bhanga-nyana » et le « bhaya-nyana », des révélations de déchéance et d’horreur. Ils voient la réalité illusoire se détruire à chaque instant. Le monde familier perd sa couleur et son sens, se muant en un ensemble absurde de stimuli torturants. Rinat est saisi d’une peur panique de perdre totalement son ego. Il craint la disparition de l’entité qui détient la richesse. Les moines découvrent la volonté propre de leurs clients, rompent leurs contrats et s’en vont. Damian se lance dans une quête vaine de nouveaux guides spirituels.
Nouveaux chasseurs
L’histoire de Tanya se déroule en parallèle. Errant dans la forêt automnale après une altercation avec Fyodor, elle rencontre un mystérieux cueilleur de champignons. Celui-ci la conduit auprès de Giselle. Giselle se révèle être une femme musclée, à l’identité de genre féminine et à la physiologie masculine (polyorchidie – quatre testicules). Giselle initie Tanya à la théorie féministe radicale, lui expliquant la nature de l’oppression patriarcale et le culte de la beauté imposé aux femmes.
Peu après, Tanya rencontre Clarissa, une Afro-Américaine membre du réseau des Nouveaux Chasseurs. Clarissa lui enseigne la magie ancestrale mésoaméricaine. Une pratique appelée « pussyhook » permet à une femme de devenir une « iguane », en s’accrochant au fil énergétique de l’univers par un crochet invisible et en modifiant la réalité par la force de sa volonté. Tanya réussit d’abord une épreuve onirique : elle rencontre l’Iguane Sacré dans le cratère d’un volcan. L’iguane lui confère le pouvoir de maîtriser le « lien de la mort » qui traverse le ventre de chaque femme.
Pour perfectionner son lancer magique, Tanya découvre son nom sonore unique. En tapant un mot anglais sur un clavier à la disposition incorrecte, elle obtient le cri de guerre « Zgyyn ».
Guérison par le péché
Les oligarques sont en proie à la dépression et à la terreur du vide existentiel. Ils cherchent désespérément à retrouver le confort du samsara. Damian conçoit pour eux un programme de dégradation spirituelle. Ce plan consiste à violer méthodiquement les préceptes bouddhistes afin de rattacher l’esprit à la souffrance terrestre. Ces hommes boivent, consomment de la cocaïne, tuent mouches et moustiques à l’aide de distributeurs spéciaux et profèrent des injures. Ils se livrent à des vols mutuels légalisés. Yura finance des conférences bouddhistes pour semer la discorde parmi les croyants. Fyodor commande une critique satirique d’un ouvrage du philosophe Alexandre Piatigorski.
Leur supplice se poursuit jusqu’à ce que Tanya commence à mettre en pratique sa technique de manipulation mentale. Prenant pour modèle son moi de seize ans (son manga intérieur), Tanya lance cet appât mental directement dans la conscience de Fyodor. Tournoyant sur elle-même dans son appartement, elle attire méthodiquement son destin à elle. Le coup mental de Tanya perce le détachement bouddhiste de l’oligarque.
Se rendre
La magie féminine perturbe le mécanisme de souffrance de Fyodor. L’homme d’affaires voit soudain en Tanya son unique espoir de salut, son rempart contre le souffle glacial de l’espace. Yura et Rinat guérissent également. Leur inscription sur la liste des sanctions américaines leur redonne un point d’ancrage solide : la colère et l’attachement à leurs biens. L’illusion d’un monde stable est restaurée, préservant ainsi leur santé mentale.
Dans la scène finale, le moine Sayadaw An utilise sa vision spirituelle pour observer ses anciens clients. Il aperçoit Fyodor à Barcelone. Le puissant oligarque se prosterne à genoux devant Tanya, implorant son pardon et se soumettant à sa volonté. Tanya savoure froidement son pouvoir, caressant mentalement un sexe invisible.
Damian subit un châtiment cruel. Yura et Rinat l’emmènent en mer sur un mégayacht et le transfèrent dans une petite barque. Abandonné au milieu de l’océan, Damian contemple l’horizon. Il murmure un poème ancien de Kobayashi Issa, évoquant un minuscule escargot gravissant lentement les pentes du mont Fuji.
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