Résumé des « Jours maudits » d’Ivan Bounine
Ce livre est un recueil d’entrées de journal rédigées par l’auteur entre 1918 et 1919. Il y relate l’effondrement de l’État au jour le jour, à travers le prisme de sa perception personnelle de la catastrophe. Le texte a été écrit au cœur même de cette terreur implacable, souvent en secret. Les papiers contenant ces entrées ont dû être dissimulés dans d’étroites fissures de corniches ou enterrés pour sauver leur propre vie.
L’hiver à Moscou
L’auteur se trouve à Moscou au début de 1918. L’Assemblée constituante est violemment dispersée et un nouveau calendrier est officiellement instauré. Des rassemblements spontanés éclatent constamment dans les rues. L’écrivain observe des débats houleux entre ouvriers, soldats et anciens riches. Les soldats sont méfiants et sombres. Les ouvriers affichent souvent un mépris manifeste pour les timides protestations de l’intelligentsia. Une appréhension nerveuse quant à l’arrivée des troupes allemandes plane. Nombre de Moscovites espèrent ouvertement que les étrangers rétabliront rapidement l’ordre. Les journaux relatent quotidiennement des vols audacieux, des lynchages sanglants et des meurtres. Dans les villages de Tambov, les paysans assassinent sans procès les voleurs présumés. Ces derniers sont brutalement assommés à coups de barres de fer et leurs flancs lacérés par des fourches en fer.
L’auteur constate avec une profonde amertume le déclin rapide de la dignité humaine. De vieilles connaissances viennent rendre visite et, sans la moindre hésitation, dévorent les maigres provisions de pain des maîtres. Le comportement habituel des domestiques change radicalement. André, le serviteur de frère Julius, qui avait servi fidèlement pendant près de vingt ans, ne cache plus sa colère féroce envers ses anciens maîtres. Il les menace ouvertement de représailles sanglantes. L’aspect même des rues se transforme. Personne ne déneige, la boue impraticable et d’immenses flaques d’eau jonchent le sol, et des bandes de déserteurs armés errent avec leurs sacs de toile. D’anciens citoyens fortunés et des généraux vieillissants font du commerce aux carrefours ou se tiennent modestement, tels des mendiants. Le peuple a capitulé avec une rapidité surprenante, a perdu courage et s’est soumis mollement aux circonstances.
Attitude envers les écrivains
L’auteur s’indigne particulièrement du conformisme de l’élite créative. Alexandre Blok soutient ouvertement les bolcheviks et devient volontairement le secrétaire particulier d’Anatoli Lounatcharski. Vladimir Maïakovski, surnommé à juste titre « Polifemovitch l’idiot » au lycée, affiche une indépendance provocatrice et grossière. Valery Brioussov, ancien nationaliste ardent, change rapidement d’avis politique pour plaire aux vainqueurs. Maxime Gorki qualifie ouvertement le nouveau gouvernement de bande d’aventuriers dangereux, mais son entourage se sent parfaitement à l’aise et occupe sans gêne les meilleures chambres des hôtels réquisitionnés.
Bunin se souvient d’un épisode révélateur survenu en avril 1917 à Saint-Pétersbourg. Lors d’un banquet de gala en l’honneur d’artistes finlandais, Maïakovski se mit à manger sans cérémonie dans les assiettes des autres. Puis, poussant un rugissement guttural et sauvage, il couvrit délibérément le toast de l’ambassadeur de France. La vaste salle entière sombra instantanément dans une hystérie collective, chacun donnant frénétiquement des coups de pied au sol. Pour l’auteur, cet incident bizarre devint un symbole clair du triomphe imminent des bouffons de rue. La littérature était corrompue par des foules incontrôlables et une soif animale de gloire facile. Les poètes à la mode lisaient leurs nouvelles œuvres à des spéculateurs et à des prostituées dans les tavernes les plus sordides, comme la «Tabatière musicale».
Un traité de paix honteux est signé avec l’Allemagne. La ville est plongée dans une obscurité épaisse, et le bruit des tirs frénétiques résonne sans cesse la nuit. De magnifiques hôtels particuliers historiques sont réquisitionnés par des anarchistes, et des tapis et des tableaux de grande valeur sont retirés en masse des demeures privées. Bounine réunit à la hâte l’argent nécessaire à son départ pour le sud, vendant sa vaste bibliothèque pour une bouchée de pain. La vie à Moscou devient physiquement insupportable. L’épisode des funérailles dans la rue reste gravé à jamais dans les mémoires. Lorsqu’un marin armé insulte et disperse le cortège funèbre silencieux, une vieille femme qui passait par là lui confie sincèrement, en larmes : « Étranger… je vous envie… »
Odessa sous le régime bolchevique
Au printemps 1919, l’auteur se trouve à Odessa. Soudain, sans prévenir, les troupes françaises et grecques abandonnent la ville. La fuite paniquée des anciens alliés laisse les civils à leur sort. Les troupes de l’ataman Grigoriev font irruption dans la ville. Ce sont des adolescents aux jambes arquées, suivis de près par des bagnards endurcis. Les rues se vident rapidement, les habitants paralysés par une peur viscérale. Commence une longue période de terreur et une attente interminable et éprouvante des secours. On s’empare avec empressement de la moindre rumeur, même la plus absurde. On discute avec passion de la prise de Petrograd par les Finlandais, de l’avancée des généraux Denikine ou Koltchak, et de l’arrivée d’un mythique débarquement japonais.
Odessa est privée d’électricité, d’eau potable et de nourriture. Les épiceries sont fermées et les prix des maigres denrées atteignent des sommets. La nuit, la ville portuaire est plongée dans une obscurité sépulcrale. Seules les étoiles roses sinistres des bâtiments réquisitionnés, où siègent jour et nuit les commissions d’urgence, brillent d’une lueur transparente. Des voitures transportant des prostituées déguisées, des marins ivres et des toxicomanes sillonnent les rues obscures. Un écrivain est contraint de lire près d’un poêle nauséabond, économisant avec acharnement les maigres restes d’huile. De longues listes de citoyens exécutés sans procès sont publiées quotidiennement. Les meurtres au sein de la commission d’urgence sont devenus monnaie courante. On abat des gens au-dessus de simples toilettes. Des marins de la Baltique, de passage, assassinent des prisonniers innocents pour se divertir sous l’emprise de l’alcool, n’épargnant même pas les nourrissons.
Psychologie des foules et révolution
Observant attentivement les événements, l’auteur analyse en profondeur le caractère national russe. Il identifie clairement deux types opposés au sein du peuple : la Rus’ créative et le Tchoud’ destructeur. La révolution soudaine a réveillé les instincts les plus anciens de destruction massive, la soif de spoliation et une cruauté primitive. Pendant des décennies, l’intelligentsia russe a idéalisé aveuglément le peuple, ignorant totalement sa véritable nature, profondément duale. Les beaux discours sur l’égalité universelle et la fraternité se sont, comme on pouvait s’y attendre, transformés en une farce sanglante.
Les célébrations du 1er mai suscitent une profonde répulsion. La statue monumentale de Catherine est cyniquement recouverte de haillons sales et d’une épaisse couche d’étoiles de bois rouges. Des chars aux couleurs criardes défilent lentement dans les rues du centre-ville, simulant la puissance invincible de la classe ouvrière. Au port, des soldats de l’Armée rouge abattent sans raison le célèbre pont en bois d’Odessa pour s’en servir comme bois de chauffage. Ils cassent facilement les crosses de leurs fusils pour allumer rapidement des feux. De brutaux pogroms antisémites éclatent régulièrement dans les banlieues populaires. Des foules se délectent de saccager les petites boutiques, de tuer les petits commerçants et les commissaires rouges, le tout sous couvert de grands slogans prônant une lutte sans merci contre le capitalisme mondial.
Vide informationnel et mensonges des journaux
Le quotidien est rythmé par la lecture obligatoire et pénible des journaux soviétiques. L’auteur les achète chaque jour, comme pour torturer délibérément son psychisme brisé. Le langage journalistique est terrifiant par sa platitude stylistique phénoménale, son incroyable mensonge et son jargon pompeux et vulgaire. Les éditoriaux regorgent de menaces féroces. Les auteurs appellent avec insistance à l’écrasement et à l’exécution de tous les opposants, et à ce que le sang versé sur les trônes renversés soit souillé. Trotsky, Lounatcharski et Lénine sont salués comme les grands sauveurs de l’humanité. Leurs nombreux adversaires sont exclusivement qualifiés de Huns sauvages, de prédateurs et de bourreaux. Les bolcheviks imposent de force une nouvelle orthographe simplifiée, que Bounine refuse catégoriquement d’accepter.
Le bouche-à-oreille demeure le seul espoir des habitants terrorisés. Des connaissances murmurent en secret des soulèvements paysans massifs, un débarquement allié imminent et puissant, l’effondrement inévitable de commissaires incompétents. L’auteur décrit avec une précision saisissante l’état de psychose collective et profonde qui règne. Un homme épuisé s’endort en priant avec ferveur pour le juste jugement de Dieu, se réveille en sueur après un échange de tirs nocturne à proximité, et, tôt le matin, se retrouve confronté à la réalité déprimante des rues désertes et des patrouilles insolentes. Au loin, dans la rade déserte, un destroyer français solitaire se profile à l’horizon, insufflant un espoir fragile et illusoire de défense armée.
L’humiliation de la vie quotidienne
Des escadrons armés font régulièrement irruption dans les appartements des citadins survivants pour mesurer leur surface habitable et entasser de force la bourgeoisie. Les soldats de l’Armée rouge confisquent brutalement matelas, malles et vêtements chauds d’hiver. Les comités de quartier sont dirigés par des individus choisis au hasard et sans instruction, tremblant constamment de peur devant les tribunaux révolutionnaires tout-puissants. D’anciennes connaissances littéraires s’adaptent étonnamment vite et facilement à cette nouvelle et dure réalité. Le célèbre poète Maximilien Volochine se porte volontaire pour décorer les rues à l’occasion d’une fête prolétarienne et admire sincèrement l’esprit du chef local de la Tchéka. L’écrivain Alexandre Fiodorov déplore la réquisition illégale d’une petite maison de campagne construite au prix d’années de dur labeur.
Les foules dans les rues changent radicalement d’aspect. Les visages simples et respectables disparaissent à jamais. Ils sont remplacés par des visages insolents, cigarettes au bec, vêtus de haillons crasseux et ridicules. Des soldats de l’Armée rouge, ivres, portent des uniformes des années 1970 dignes d’un musée, agrémentés de guêtres rouge vif et de lourds sabres anciens. Des patrouilles armées détroussent ouvertement les passants, leur arrachant sans vergogne des montres de poche sous les yeux de tous. Des femmes, issues de familles autrefois aisées, sont contraintes de transporter de lourds seaux d’eau depuis le port, la ville étant totalement privée d’eau potable. Un commerce misérable et appauvri prospère partout. Dans les bazars immondes, on s’assoit à même le fumier, tentant en vain de vendre les restes de légumes pourris et de vieux chiffons.
Parallèles historiques
Les pages de ce journal regorgent de comparaisons directes entre les événements tragiques actuels et un passé historique douloureux. L’auteur établit des parallèles méticuleux avec le Temps des Troubles, la révolte paysanne brutale et massive de Stepan Razine, et les excès sanglants de la Révolution française. Les rebelles ignorants du passé, qui ont délibérément détruit une culture et un droit séculaires, trouvent un écho parfait dans les commissaires bolcheviques contemporains. L’historien français Le Nôtre, qui décrit en détail les atrocités insensées du sadique paralysé Couthon, semble d’une pertinence étonnante pour Bounine. Les dirigeants du parti moscovite n’ont rien à envier aux bourreaux parisiens d’antan dans leur soif de sang sophistiquée et méthodique.
Les pensées de l’auteur se tournent vers de longues et minutieuses conversations avec des paysans du village de Vassilievskoïe, durant le chaud été 1917. Déjà à cette époque, nombre de paysans aisés méprisaient ouvertement le faible gouvernement provisoire et se moquaient de la future Assemblée constituante, déclarant avec dédain : « À quoi bon y adhérer ? » Pourtant, ils profitèrent avec empressement de l’impunité qui s’ensuivit pour commettre des pogroms massifs et effrénés contre les domaines voisins. Pour se divertir de façon primitive, les villageois plumaient cruellement des paons vivants, observant avec un rire sauvage leurs convulsions sanglantes dans la cour. Ces souvenirs douloureux et crus confortent l’auteur dans sa conviction profonde que la révolution n’a été que le prétexte le plus commode à la libre expression des instincts humains les plus sombres et destructeurs.
Prémonition du dénouement
À l’été 1919, l’épuisement nerveux général atteint un point critique. La nouvelle soudaine et encourageante de la prise de Kharkov par le général Dénikine provoque un véritable torrent de larmes de joie. Ces brefs instants d’éclat sont aussitôt remplacés par une amère et sombre déception à la lecture des démentis arides des journaux. Odessa continue de vivre dans une angoisse constante, une anarchie totale et une famine grandissante. Bounine a pleinement conscience de sa mort imminente. Le cycle incessant et insoutenable des exécutions de masse, des vols en plein jour et des rassemblements de propagande mensongères consume méthodiquement et impitoyablement l’âme humaine.
Le seul havre de paix réside dans les promenades occasionnelles et silencieuses dans le jardin désert de l’évêque et dans les visites régulières à l’église orthodoxe. La solennité de l’office, la splendeur apaisante des rituels ancestraux et l’harmonie des chants choraux contrastent de façon saisissante, presque douloureuse, avec la saleté des rues environnantes. Entre les murs frais et protecteurs de la vieille église, l’écrivain épuisé trouve un bref et timide réconfort. Il prend alors brutalement conscience de l’abîme infranchissable qui sépare la miséricorde silencieuse du christianisme et la cruauté brutale et ouvertement sadique du nouveau régime.
Les entrées du journal s’interrompent brutalement et définitivement. Dans une brève postface, l’auteur, empli de tristesse, révèle la véritable raison de cette rupture. Les pages griffonnées, qui poursuivaient le récit poignant, furent enfouies trop profondément, trop solidement, dans la terre humide avant sa fuite précipitée d’Odessa Rouge, fin janvier 1920. L’écrivain ne put jamais les retrouver dans le sol gelé avant son départ forcé pour un exil éternel.
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